Des battements syncopés et lancinants nous accueillent. Sur un baffle à l’avant-scène jardin, une femme assise, pantalon de cuir noir, seins nus. Dans l’intervalle défini par la fréquence rythmique, Donia Massoud lance sa voix ferme, autant de hé cinglants comme des cailloux lancés dans l’eau, diffusant leurs réverbérations sonores et enrichissant la structure musicale de leurs modulations. Il y a une force et une souveraineté dans cette voix qui imposent une écoute, dictent sa loi. Sur scène quatre jeunes femmes, pantalon noir et chemise blanche, se balancent sans se déplacer avec un déhanchement à la régularité métronomique. Marche immobile. L’unisson se complexifiera progressivement, l’alignement se fera ronde, les corps se mêleront, toujours entrainés plus loin par la musique, jusqu’à une possible transe, la chorégraphie puisant dans le dabké, danse traditionnelle et populaire du Moyen-Orient, puis dans le clubbing. La chanteuse agrégera à sa chevelure de longues tresses tandis que progressivement se lèvera en fond de scène une sorte de filet inachevé, les fils pendant sans être entrelacés.
Indiquant avoir travaillé à cette œuvre à partir d’entretiens menés auprès de mères et d’épouses de disparus de la guerre civile libanaise (1975-1990), Nancy Naous crée une simple mais imposante machine chorégraphique. Dans cette sororité de destins meurtris s’affirme une résistance à laquelle le spectacle abouche par sa performance physique. Est-ce la très présente architecture lumineuse (effets stroboscopiques, contrejour…) qui surligne fortement et s’impose au détriment de la nuance, est-ce parce que les signes nous font trop signe, est-ce parce que l’idée devrait être encore plus déployée dans le temps pour quitter justement le champ des idées et ouvrir à une expérience de spectateur proprement hors du temps, on avouera être resté extérieur à la proposition, sans atteindre soi-même à l’effritement et à la métamorphose du regard. La forme nous rappelait à l’ordre avec une telle force casi machinique qu’elle ne permettait pas d’accéder à sa propre intériorité, alors même que le propre d’une expérience spectaculaire de la transe et de la répétition pourrait conduire à une altération des frontières habituelles entre visible et invisible, raison et émotion.

Coquelicots ou Shall we dance ?, conception, chorégraphie et mise en scène de Nancy Naous
Avec :Donia Massoud, Dalia Naous, Sonia Alcaraz, Cyrinne Douss et Nancy Naous
Scénographie et dramaturgie de l’espace : Marta Pasquetti
Musique : Pablo Szapiro, Hadi Zeidan
Création et régie lumière Marine Flores
Costumes Federico Firoldi I FRLD Fashion Recycling Lab Design
Photos : @ Marta Pasquetti
Durée : 1h
Les 22 et 23 mai 2026
MC93
9 boulevard Lénine
93000 Bobigny
Tél : 01 42 87 25 91
Dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis (RCI93)

