De la série Scènes de la vie conjugale tournée par Bergman en six épisodes pour la télévision suédoise en 1973, adapté par lui en film en 1974 en dépit des notes retrouvées dans ses archives, dixit le metteur en scène en préambule sur scène du spectacle, indiquant que « quoi que ce soit, ceci n’est pas un film », Markus Öhrn tire de Scenes from a Marriage une adaptation provocatrice, jusqu’au-boutiste, mais non moins subtile du cœur de l’œuvre découpant, ou plutôt déchiquetant le couple à la hache aux sens propre et figuré. Le plasticien et metteur en scène suédois n’en est pas à son coup d’essai en matière de violences domestiques, dont il avait déjà traité il y a quelques années.

Le propos désespérant ou réaliste du couple dans ce chef d’œuvre du cinéma suédois est renouvelé contre toutes attentes par cette proposition théâtrale, à la fois non littérale et non naturaliste, mais respectueuse de la chronologie, et du procès fait aux relations conjugales dans le temps et à l’inévitable schéma de violence plus ou moins larvé.

Les quatre actes qui redécoupent l’intrigue des six épisodes initiaux sont rythmés par la fermeture et l’ouverture d’un étrange rideau de scène rouge, qui ne part pas du sommet, mais pourrait évoquer celui d’un théâtre de guignol. Pourtant, nulle marionnette sur scène. Dans un décor minimaliste et clinique, deux personnages masqués (perruques comprises) aux voix modifiées, offrent un contraste visuel avec l’éclairage violent du plateau, dispositif scénographique qui est la signature de Markus Öhrn. Mais au lieu de figer le jeu des comédiens, ces masques aux yeux exorbités et bouches ouvertes, très colorés, donnent à leurs gestuelles et moindres mouvements, une précision et une justesse particulières qui remplacent les expressions des visages et permettent curieusement de mieux apprécier la courbure d’une nuque, le tressaillement d’une épaule, l’hésitation d’un index. Hélène Morelli et Mathieu Perotto sont absolument remarquables, en dépit de la dissimulation de leurs visages jusqu’aux saluts. Un homme et une femme, mais à l’opposé de la sensualité passionnelle de Lelouche… On est bien dans le contexte bergmanien, poussé au summum, si les spectateurs de ce film qui n’ont pas vu la pièce peuvent le croire, la violence sourde du cinéaste étant pourtant déjà poussée à l’extrême. La musique classique vient servir de contraste de manière peut être un peu simpliste, à moins que l’on considère que cela ne se situe pas simplement sur le registre émotionnel, mais également au niveau de la continuité de l’expression des faux semblants démonstratifs et peu originaux d’une structure sociale bourgeoise.

En tout état de cause, le metteur en scène Markus Öhrn réduit à l’os l’œuvre d’origine, en supprimant certaines scènes, par exemple le dîner avec les amis, pour ne garder que les béances, les petits riens qui font dérailler toute relation humaine, et un couple en particulier et en révèlent les failles initiales ou celles qui se creusent dans l’expérience du réel. Dès le premier acte, celui de l’interview du couple idéal de Marianne et Jean (Johan dans le film) par la journaliste, le déraillement s’opère. La voix off beugue, par des répétitions inopinées et une voix robotique, faisant penser à une IA générative à la transmission brouillée, auxquels répondent les dérèglements de chaque époux, à la fois verbaux et gestuels. Markus Öhrn pousse chaque scène, en l’étirant, sans doute trop, mais pour aller jusqu’à l’insupportable pour le spectateur. L’Acte se déroulant pour partie dans le lit conjugal, puis devenant une scène gore badigeonnant férocement les murs du plateau de sang à l’aide d’un fœtus xxs, fait exulter la violence résultant de l’incompréhension fondamentale entre l’homme et la femme et entame une illustration de l’adage bien connu selon lequel l’amour est si proche de la haine, jusqu’à en faire sortir les entrailles de chacun. La scène filmée du repas qui devient un gavage obscène dû au plan progressivement très resserré et se focalisant sur cette ouverture buccale évoquant très explicitement une poupée gonflable par l’introduction finale d’une saucisse, fait inévitablement penser à Golgotha Picnic de Rodrigo Garcia (sans la sollicitation olfactive). Mais la place accordée également au bruitage évoque de manière plus subtile aussi les sons de mastication pouvant devenir exaspérant et sujet de reproche dans un vieux couple. Ces fameux petits rien pouvant provoquer des fureurs intérieures. Enfin, l’actualisation de la scène de la signature des papiers du divorce interroge. La transformation physique de Marianne est à l’image de son rebondissement (pour utiliser un substantif contestable mais couramment employé à l’égard des femmes dans une telle situation) post séparation. Superficielle et à nouveau sous emprise. Il semble que le metteur en scène suédois soit persuadé qu’il n’y ait pas d’alternative au masochisme dans les relations amoureuses, et il a certainement raison sur les stratégies inconscientes de répétition, mais on ne peut s’empêcher de regretter qu’il n’ait pas saisi l’occasion, si ce n’est d’adoucir la continuité de la violence refoulée, de témoigner des progrès (trop légers et chaque jour remis en cause) de l’autonomisation féminine, en dehors de tout gourou (là encore aux sens propre et/ou figuré) masculin. En revanche, faire de son tapis de yoga, pseudo émancipateur, celui d’un viol conjugal conditionnant la signature officielle du divorce est une idée d’une justesse inouïe sur l’expression de la possession dans un cycle sans fin et infernal, et sa façon à lui de revenir sur la violence patriarcale dans les structures familiales traditionnelles, comme celle d’où il vient. On ne dévoilera pas la fin, dont l’esthétique poursuit sa route ad nauseam, que l’on considère qu’il s’agit ou non d’une forme de happy end !

Il est sans doute recommandé de ne pas aller voir Scenes from a Marriage en couple innocemment et d’être prêt après, comme le souhaite son auteur, à se séparer – en l’occurrence il y aurait eu une augmentation significative des divorces après la diffusion de la série en Suède – ou à faire beaucoup l’amour…

Scenes from a Marriage

D’après Ingmar Bergman

Adaptation, mise en scène et scénographie : Markus Öhrn

Costumes, masques et perruques : Elin Maria Johansson

Création son et composition : Hans Apperqvist  

Création lumières : Anton Andersson

Assistant à la mise en scène :  Simon-Elie Galibert

Réalisation décor, costumes et accessoires : Ateliers de l’Odéon Théâtre de l’Europe

Avec:Hélène Morelli, Mathieu Perotto

Du 20 mai au 7 juin

A 20h, 15h le dimanche et relâche le lundi

Durée : 2h40(dont un entracte)

Surtitré en français et en anglais

Odéon Théâtre de l’Europe

Place de l’Odéon

75006 Paris

Reservation : www.theatre-odeon.eu