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Un sentiment de vie, texte de Claudine Galea, mise en scène d’Emilie Charriot, au Théâtre des Bouffes du Nord

Jan 13, 2024 | Commentaires fermés sur Un sentiment de vie, texte de Claudine Galea, mise en scène d’Emilie Charriot, au Théâtre des Bouffes du Nord

© Jean-Louis Fernandez

fff article de Denis sanglard

Un sentiment de vie, de Claudine Galea, c’est une histoire d’amour entre un père et sa fille traversée par la guerre d’Algérie, par la mort au travail et l’absence que rien ne peut remplacer. Histoire d’une écriture aussi, tissée de souvenirs entre l’Histoire et l’histoire et de cette toujours porosité entre les deux. Ecriture du désastre qui ne résout rien, jamais. Un chant d’amour, cénotaphe littéraire pour un père pied-noir, militaire et colonialiste, taiseux, réac, anticommuniste. Macho désarmé et docile devant sa fille, Antigone camusienne. Ce père entré en agonie, la palais pourri, troué, rongé par le cancer, édenté désormais, qui chuinte plus qu’il ne chante Sinatra, « La Voix », son idole. Voix de l’Amérique et d’une autre guerre, celle de quarante et de la libération, et de sa nostalgie pugnace. Comme le fut l’Indochine. Sinatra qui meurt et le père qui pleure. Et d’une autre guerre encore, son ultime combat, contre la maladie, les larmes et la mort. Une mort dans un jardin éclaboussé de soleil. Sinatra qui acte la paix entre ces deux-là, la fille et le père, en voiture vers l’hôpital… Car si les chansons ne vous donnent pas d’amour, qui vous le donnera ? Longtemps après, My way, arrachera des larmes à Claudine Galéa. My way où le regret de ce qui ne fut pas.

Histoire d’une écriture donc, aussi, de celle qui écrit comment écrire tout ça et de sa genèse, prenant appuie sur un autre récit déflagratoire, My secret garden de Falk Richter, une histoire de père là aussi. Comme s’il fallait en passer par là avant de commencer sa propre histoire. Falk Richter qui cite le dramaturge allemand Lenz traversant les Vosges en sa folie. Et Büchner, lui aussi citant Lenz. Et ces trois d’innerver le récit implacable de Claudine Galéa, surgissant par à-coup, lui donnant sa raison et son impulsion, ses contradictions.  Histoire de folie et de mélancolie, où l’écriture, à bâtir des récits puisés au sources du monde et de soi, qui est parfois du pareil au même, vous fait sentir vivant et trembler d’un ineffable « putain sentiment de vie » qu’il faut bien réussir à écrire pourtant. « Un sentiment de vie à vous brûler les lèvres » qui ne sauve pas toujours. Hantent ce récit les fantômes suicidés de Virginia Woolf, Marina Tsvetaieva, Rainer Maria Rilke, Paul Celan, Robert Musil. Claudine Galea met à plat, à nu, le processus de son écriture qu’elle inscrit au cœur d’une généalogie littéraire qui puise dans les traumatismes intimes et le chaos du monde. Et qui l’autorise, parce que l’écriture est là, dans le trauma et sa résilience possible, à écrire à son tour sur son père. Ecriture qu’elle révèle et dénonce dans sa fragilité, sa brutalité, sa férocité, sa voracité et son urgence vitale.

Cette voix aujourd’hui est porté par Valérie Dréville. Dans ce lieu unique du Théâtre des Bouffes du Nord, dans sa nudité volontaire, sa belle austérité, il n’y a rien qui ne fasse obstacle entre elle et le récit. Qui peut expliquer cette présence singulière ? Personne sans doute. Elle est là, posée, debout, au centre du plateau, le geste rare et mesuré. A peine bougera-t-elle, juste quelques pas, d’avant en arrière, c’est tout. Et le temps d’être suspendu, de prendre une épaisseur inouïe, d’être et de devenir celui de l’écriture et du récit, qu’elle fait sienne et sien absolument. De la chair vive et palpitante de cette écriture puissante, incandescente, rageuse parfois, elle en devient le cœur-battant, les nerfs, les muscles et le squelette. Pas d’éclat, nul emportement, aucun effet dramatique dans le surgissement sans violence et fulgurant de cette parole qui s’impose d’elle-même, par elle-même. Une évidence troublante à être là, précisément à cet endroit de l’écriture de Claudine Galéa qu’elle exhausse encore davantage de sa simple présence, sans hiératisme, de sa voix et de son souffle. De cette compréhension intime, intelligente, voire intuitive, d’un texte qu’elle transfigure jusque dans ses silences et non-dit, sentiments comme ravalés, ce qui n’est pas dit, se refuse à être dit, pas encore écrit ou reste à écrire. Ce n’est pas Claudine Galéa qu’elle incarne mais son verbe précis, la trame serrée de cette langue dégraissée de tout afféterie, tendue et qui va à son terme sans crainte de la perte. Elle est là où Claudine Galéa se définit, dans l’écriture seule et sa rigueur nue, dépouillées ici avec raison de tout apparat dramaturgique. Qui donne, impulse sa dynamique, son rythme, sa musicalité originale. Où l’on retrouve là, par ça uniquement et concrètement, ce « putain sentiment de vie » qui traverse plus d’une heure durant Valérie Dréville qui jamais ne faillit ni ne se cabre. Et le théâtre est là, puissamment, lui aussi, dans sa profondeur absolue qui ne demande rien d’autre parfois que l’acteur et le texte, le corps de l’acteur et celui de l’auteur, autrement dit son écriture. On est bouleversé de ça, de cette appréhension-là qui demande abnégation, s’effaçant obstinément et volontairement derrière celui ou celle qui écrit, sa langue ainsi révélée, et fait de Valérie Dréville, oui, depuis longtemps une immense comédienne… Bouleversé aussi d’une mise en scène qui s’efface devant une incarnation qu’on sait pourtant être dirigé au plus près mais qui se refuse à paraitre, se dissimule dans les plis et replis de cette interprétation hors-normes, parce qu’elle n’appartient qu’à Valérie Dréville. Marque d’une grande mise en scène, aussi et surtout dépouillée soit-elle, aussi modeste semble-telle paraître, signée Emilie Charriot.

 

© Jean-Louis Fernandez

 

Un sentiment de vie, de Claudine Galea

Mise en scène d’Emilie Charriot

Avec Valérie Dréville

Lumière : Edouard Hugli

Costumes : Emilie Loiseau

 

Du 11 au 27 janvier 2024

Du mardi au samedi à 20h

Le dimanche 14 janvier à 16h

Durée 1h15

 

Théâtre des Bouffes du Nord

37bis Boulevard de la Chapelle

75010 Paris

 

Réservations : 01 46 07 34 50

www.bouffesdunord.com

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