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Un sentiment de vie, texte de Claudine Galea, mise en scène de Jean-Michel Rabeux, au Théâtre de la Bastille

Oct 01, 2021 | Commentaires fermés sur Un sentiment de vie, texte de Claudine Galea, mise en scène de Jean-Michel Rabeux, au Théâtre de la Bastille

 

© Simon Gosselin

 

ƒƒƒ article de Denis Sanglard

Un sentiment de vie, plus qu’une histoire d’amour tâchée de haine et de non-dit entre une fille et son père, c’est l’histoire d’une écriture qui se tisse de souvenirs, entre l’Histoire et l’histoire, des traces pas très propres d’une sale guerre, celle d’Algérie, des colonies, de son empreinte tenace sur le linge sale de la famille, de la mort au travail et de l’absence. Histoire d’un père pied-noir, militaire, colonialiste, anticommuniste. Un taiseux réac et macho à la douceur incompréhensible devant sa fille, moderne Antigone camusienne. Et cet agonisant, trou dans le palais qui ne chante plus Sinatra mais le chuinte, désormais édenté, la gueule pourrie par ce cancer qui le ronge. Sinatra c’était la guerre, celle de quarante, la libération, les américains. C’est désormais la sienne de guerre, contre les larmes, contre la mort. Drôle de libération. Sinatra, la Voix, qui acte désormais la paix entre ces deux-là, la fille et le père, fin d’une drôle de guerre.  Sinatra qui meurt et le père qui pleure. Longtemps après, My way arrachera les larmes de l’autrice. My way, où le regret de ce qui ne fut pas.

L’histoire d’une écriture donc, d’une autrice qui écrit, qui écrit comment écrire tout ce maelstrom, de la genèse d’un récit, qui prend appuie sur un autre récit, une déflagration pour Claudine Galea, « My secret garden » de Falk Richter, une histoire de père là-aussi. Falk Richter qui cite le dramaturge allemand Lenz, traversant les Vosges et sa folie. Et Büchner lui aussi citant Lenz. Et ces trois sont comme des rhizomes souterrains innervant et surgissant par effraction soudaine l’écriture de Claudine Galea, lui donnant son impulsion et sa raison, sa contradiction parfois. Histoire de folie, de mélancolie où l’écriture offre ce « putain de sentiment de vie », à se sentir vivant et de bâtir des récits, des mondes puisés à la source du monde et de soi. « Un sentiment de vie à s’en brûler les lèvres » qui ne sauve pas toujours. Paul Celan, Rainer Maria Rilke, Robert Musil, Marina Tsvetaieva, Virginia Woolf… sont les fantômes suicidés qui hantent ce récit. Claudine Galea met à plat le processus de son écriture qu’elle inscrit au cœur d’une généalogie littéraire, qui puise dans les traumatismes du monde et de chacun, de soi, écriture qu’elle révèle dans sa fragilité, sa brutalité, sa férocité, sa voracité, sa vitalité et son urgence. Charnelle et puissante. Sans concession.

Claude Degliame n’est pas l’autrice, ou du moins est-elle plus que cela, elle est l’incarnation, la chair de son écriture. Une chair à vif. Il faut le voir ce corps incandescent qui porte en lui les strates d’une vie de théâtre, les sédiments des écritures traversées au long d’une vie. Jean-Michel Rabeux lui a laissé cette liberté de prendre à bras-le corps ce texte, cette écriture singulière, qu’elle enserre à l’en broyer de son corps et de sa voix pour en tirer la substantifique moelle. Une voix à nulle autre pareille, on le sait, qui de chaque verbe, chaque mot, chaque phrase trouve des inflexions uniques et prégnantes qui les révèle au monde, à l’autrice même. L’écriture de Claudine Galea est une étoffe à la trame serrée que Claude Degliame déchire, effiloche, fils après fils, chaines après chaines, pour en percer le mystère, la structure et le dessin. Le résultat est là, bouleversant, inscrit dans ce corps fébrile et ses mains qui griffent l’espace. L’écriture prend littéralement corps, pèse de tout son poids de chair écorchée, d’amour blessé. Un homme est là qui écoute, Nicolas Martel. Il est le père, il est Richter, il est Büchner, il est Lenz en sa folie. Présence énigmatique en habit dix-huitième siècle, nous sommes au théâtre, tout est permis. Il chante Sinatra, donne la réplique, joue de la guitare électrique. Il est nu dans la neige des Vosges. Il est génial Nicolas Martel qui résiste à la dévoration de Claude Degliame. Plus complice que partenaire et quand il la prend dans ses bras ou quand il l’envoie en l’air, elle l’actrice-autrice redevenue soudain petite fille dans les bras de son père, oui le sentiment de vie est là qui les traverse et nous foudroie. Nous sommes au théâtre et le théâtre c’est sans doute ça, ce qui se passe entre ces deux, avec ce texte et cette mise en scène, « c’est un Fucking sentiment de vie » …

 

© Simon Gosselin

 

 

Un sentiment de vie de Claudine Galea

Mise en scène de Jean-Michel Rabeux

Avec Claude Degliame et Nicolas Martel

Lumières Jean-Claude Fonkenel

Costumes Sophie Hampe

Assistante à la mise en scène Sophie Rousseau

 

Du 27 septembre au 15 octobre 2021

A 19 h

Relâche les dimanches

 

 

Théâtre de la Bastille

76 rue de la Roquette

75011 Paris

Réservations 01 43 57 42 14

www.theatre-bastille.com

 

 

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