À l'affiche, Critiques // « Schitz » de Hanokh Levin, mise en scène de David Strosberg au Théâtre de la Bastille

« Schitz » de Hanokh Levin, mise en scène de David Strosberg au Théâtre de la Bastille

Mar 25, 2015 | Commentaires fermés sur « Schitz » de Hanokh Levin, mise en scène de David Strosberg au Théâtre de la Bastille

ƒƒ article d’Anna Grahm

index-schiltz© DannyWillems

Sur la scène, une guitare électrique, un accordéon, des chaises jaune canari et un jeune garçon qui regarde la salle s’installer. Une fois la grande famille des spectateurs assise, une autre famille, plus réduite celle-là, entre à la manière d’un troupeau d’éléphants. Le rire du public est immédiat. Un par un les gros qui arrivent péniblement à la queue leu leu – la fille, la mère, le père – baladent leur œil sur chacun, comme pour dire : regardez-vous. Les obèses affichent une certaine bonhommie tranquille, avachis sur leurs postérieurs, mais sont aussi capables de se lâcher sans aucune retenue sur une musique infernale.

Qu’est-ce que tu attends pour te marier répète en boucle papa/maman à leur chère fille toute en chair qui se désespère. Heureusement, miss rose bonbon déborde d’une chance inouïe, car le jeune homme maigre et un peu pâle n’a d’yeux (concupiscents) que pour elle, et se déclare fou d’amour. Mais si la rencontre ressemble à un jeu de poker menteur, on la veut éternelle, une fois pour toutes, pour toujours et la démarche éléphantesque devient dévoration. Baisers baveux, embrassades goulues, on met la langue dans la crasse.

Le fiancé mince comme une trique n’est pas regardant. Non, dans son costume noir, le nouveau venu avec son profil au couteau veut tout lui aussi. Malheureusement les frisettes, les risettes de la demoiselle en rut, il s’en fout. Se révèle plus avide qu’amoureux. Si elle adore les frites, lui ne lorgne que le patrimoine de papa. Exige tout ce qui a creusé les rides de papa, promet en échange un petit-fils pour les vieux jours de maman et un voyage aux USA en prime, et comme maman aimerait bien croquer du bon monsieur de la carte postale, elle se passerait bien elle aussi de papa. On grince des dents.

Donc la belle avec sa fleur dans les cheveux adhère aux désirs dégoutants de son amoureux, offre son ventre difforme, rêve de tuer ses parents encombrants, pour donner son héritage à l’insatiable amant. On rit du vampirisme, des galipettes, des prises en levrette des jeunes gens toujours insatisfaits. On s’esclaffe des demandes décomplexées, de la mise aux enchères du mariage, du chantage du gendre, qui discute de tout, a tant et tant d’exigences : salaire, voiture, maison. Mais papa est une montagne d’angoisses, il a ses fragilités, ses penchants. La saucisse et l’avarice. Il est dur en affaire le gourmand.

David Strosberg qui s’attaque à du lourd, signe ici une mise en scène toute en simplicité. Il adopte un dispositif frontal, et demande aux personnages d’exposer leurs désidératas face public sans cabotiner. Les carrures monumentales, avec en contrepoint un acteur au physique sec, font l’unique décor du spectacle. Les interprètes – qui pourraient se laisser aller à la caricature – s’appuient au contraire sur un jeu minimaliste, traînent leurs ventres pleins à ras de terre, bougent comme des vers, chantent avec un filet de voix des choses monstrueuses a cappella. Ce qu’ils se disent est énorme, effrayant, monstrueux, et pourtant ils restent pathétiques, tour à tour terriblement durs, drôles et mêmes attendrissants. Sans doute l’accent belge ajoute au kitch et à l’absurdité de ce spectacle.

Dans cette pièce, l’auteur israélien Hanock Levin prend à rebours les commandements divins, décrit un monde féroce, atroce, donne à voir un noyau humain sans spiritualité, inscrit l’humanité dans l’absence de sacré. Les corps ici n’ont pas le goût de l’élévation et sont en voie d’animalisation. Ils sont régis par leurs estomacs, reliés par leurs appétits sexuels. Leur seule loi, l’immédiat. Leur seul dieu l’argent. Des envies de meurtre, des bouffées d’adultère et le désir infini de posséder. Sans répit, sans repos. C’est crade, c’est trash. C’est le miroir grossissant des pervertissements, des avilissements des anéantissements de l’individu. C’est tout ce que l’être devient quand il ne pense plus à être, mais qu’il n’existe que pour avoir.

Schitz
Texte Hanokh Levin
Traduction Laurence Sendrowicz
Mise en scène David Strosberg
Musique Bruno Boecke et Jean-Baptiste Szezot
Scénographie Hildegard De Vuyst
Avec Brenda Bertin, Bruno Vanden Broecke, Jean-Baptiste Szezot, Mieke Verdin

Du 24 ars au 16 avril 2015 à 20 h
Relâche les 29 et 30 mars et les 4, 5, 6 et 12 avril

Théâtre de la Bastille
76, rue de la Roquette – 75011 Paris
Réservation 01 43 57 42 14
www.theatre-bastille.com

Be Sociable, Share!

comment closed