© Marikel Lahana
fff article de Denis Sanglard
Familles je vous vomis. Rébecca Chaillon signe une performance hilarante et d’une sensibilité d’écorchée. Foutrement inventive aussi. C’est trash et cash mais d’une vérité abrasive, explosive et jubilatoire. L’adolescence, cet univers impitoyable, cette fabrique de monstres, tempête hormonale où le moindre spot sur le nez, les poils et les seins poussant, les règles apparaissant, sont vécus comme un film d’horreur bien gore. (Et filmé ici en direct sur le plateau dans une séquence absolument désopilante). Et ce sentiment malaisant de ne pas jamais être à sa place, le cul toujours entre deux chaises, dans une incompréhension permanente, seuls contre l’univers, un monde trop vaste pour eux que souligne astucieusement la scénographie. Portrait donc de quatre adolescents en chantier, en révolte permanente, rageux et déterminés, en quête de soi, envers et contre tous, c’est à dire le collège et la famille. Avec cette particularité de se savoir intimement ne pas être tout à fait dans les normes établies quand le désir qui vous tenaille et vous révèle, ne vous porte pas vraiment là où on vous attend. Oui, être ado, mais black et queer, ou hétéro cis franco-algérien, dans une société des plus normative au sein de famille conservatrice en rajoute une bonne louche dans le défi de la construction de soi et le rejet de l’ordre établi, le déterminisme qui vous oblige, à commencer par le cercle familial. Familles je vous vomis est à prendre ici au pied de la lettre où l’on retrouve l’obsession de la nourriture propre à Rébecca Chaillon. Entre le self du collège et la cuisine familiale, c’est un parcours où les appétits s’aiguisent, les dégoûts s’affirment, et les appétences se font voraces, les sentiments incontrôlés pendulant entre boulimie et anorexie. Bouffer et recracher est à prendre ici au sens propre comme au figuré où s’exprime vertigineusement l’indigestion d’une adolescence affamée non genrée que l’on gave de principes vomitifs. Une cuillère pour papa, une pour maman, bourre et bourre et ratatam, plus rien ne passe. On se réfugie alors dans les réseaux sociaux, dans les toilettes, on se rêve en héros de One Piece, on regarde les fusées décoller. Sur le plateau c’est un joyeux et foutraque dérèglement de tous les sens, traduction d’une orgie hormonale qui affole les corps et les cerveaux, où nos quatre jeunes adultes à peine sortis de leur adolescence singulière se racontent ici sans fausse pudeur, avec un aplomb bravache, une vérité désarmante et une sensibilité exacerbée. Performeurs hors-pairs pour une réalité crue, toute nue, n’y allant pas avec le dos de la cuillère, dans une autodérision permanente, un humour ravageur, à se raconter, exprimer sans fard leur colère, leur solitude, leur douleur existentielle pour s’affirmer et s’affranchir d’un monde d’adultes sourds d’avoir oublié leur propre adolescence et d’une société qui au final les exclue. Textes incisifs et tranchant net et un sens aigu de l’image percutante pour des vérités intimes bouleversantes qu’ils traduisent visuellement sans se soucier de joliesse et de bon goût, qui semble être là le cadet de leur souci. C’est brut, crade, frontal, bricolé, inventif, sans filtre, subversif en diable et fichtrement, oui, poétique. Habilement troussé et rondement mené avec talent par ces quatre-là, qui le corps en avant, font de leur différence une force phénoménale, avec une énergie et une conviction qui ne faillent pas. Cette performance exutoire est une salutaire purge.
© Marikel Lahana
Plutôt vomir que faillir mise en scène de Rébecca Chaillon
Écritures de Rébecca Chaillon et les acteurices
Avec : Chaffa Afouhouye, Zakari Bairi, Mélodie Lauret, Anthony Martine
Dramaturgie et collaboration à la mise en scène : Céline Champinot
Assistanat à la mise en scène : Jojo Armaing
Scénographie : Shehrazad Dermé
Création lumière et régie générale : Suzanne Péchenart
Création dispositif réseau-vidéo : Arnaud Troalic
Création et régie son : Elisa Monteil
Régie lumière : Myriam Bertin
Régie plateau : Marianne Joffre
Paroles et composition des chansons Tout mon sang, Et si je l’étais ?, Poil et Putréfaction : Mélodie Lauret
Photos plateaux de cantine : Macha Robine
Vu le 21 février 2023 dans le cadre du Festival Everybody au Carreau du Temple
du 8 au 19 décembre 2023
Lun. mer. jeu. ven. 20h, mar. 14h30 et 20h, sam. 18h
Relâche le dimanche
Théâtre public de Montreuil
salle Jean-Pierre Vernant
10 place Jean-Jaurès
93100 Montreuil
Reservation : 01.48.70.48.90
billetterie.theatrepublicmontreuil.com
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