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Les couteaux dans le dos, texte et mise en scène de Pierre Notte, Au Théâtre les Déchargeurs

Fév 14, 2019 | Commentaires fermés sur Les couteaux dans le dos, texte et mise en scène de Pierre Notte, Au Théâtre les Déchargeurs

© iFou pour LePoleMedia

 

ƒƒƒ  article de Denis Sanglard

La petite Marie refuse qu’on la touche, se scarifie. La petite Marie n’en peut plus et décide de partir. Fuir ! Mais où ? Pourquoi ? Et que devenir ? Elle-même ne le sait pas vraiment. Son seul désir dans l’immédiat est de quitter une famille, une mère hystérique, son milieu étriqué, le désastre d’une scolarité, et devenir gardienne de péage. Enfermée dans sa cage de verre, protégée du monde. Notre Peer Gynt en jupon s’évade, paquet de Figolu pour tout viatique, découvre le monde comme il va, des falaises de Norvège à celles de la côte d’Opale. Et il ne va pas bien le monde, ne tourne pas très rond, pas comme le voudrait Marie c’est certain. Echec sur toute la ligne. Marie est déçue. « C’est ça, partir ? ». Marie demande l’impossible mais à l’impossible nul n’est tenu. Entre refuser tout pour être quelqu’un ou accepter tout au risque de n’être personne… Marie balance prête au final à sauter dans le vide du haut des falaises de Dieppe… Ni Ophélie, ni Bérénice, ni Elvire, ni même Anne Marie Stretter, encore moins Médée, Marie ne s’y retrouve plus. Elle ne sera jamais une héroïne. Retour au point de départ. Et si partir c’était finalement s’accepter soi ? Découvrir aussi que l’on est son premier ennemi ? Il suffit d’un coup de pouce de la Mort, une brèche dans le temps, et d’un gardien de phare, ébouillanté volontaire, pour accepter la fin du voyage, comprendre que tout arrive. C’est-à-dire rien, c’est-à-dire tout. Pierre Notte écrit là un petit chef d’œuvre de poésie facétieuse, une épopée burlesque, vaste fresque hantée de fantômes littéraires et d’auteurs, Ibsen, Rilke, Duras et d’autres encore. Pas moins. Comme autant de références dont on se joue, faux pastiche révérencieux et hommage avoué, dénoncé joyeusement. Et toujours cette écriture jubilatoire, inventive, aux expressions incongrues et drôlatiques,  qui gicle par rafale, pétarade, claque. Ecriture musicale, rythmée en diable, qui swingue. On reconnaît bien là le musicien qu’est aussi Pierre Notte. Et un univers toujours aussi gravement loufoque et délicieusement décalé. Des personnages insensés, azimutés du ciboulot, monstrueux même dans leur tristouille banalité. Où par elle, allez savoir. Et il y a foule sur ce petit plateau nu ! Pas moins d’une quarantaine de personnages s’y bousculent tous aussi barrés les uns que les autres. Conseillère d’orientation, directrice d’école, parents, le fantôme de mémé Hortense, officiers de police, gardiennes de péage, gourou… Nos grandes héroïnes tragiques déjà citées. On y voit même, entre deux ou trois citations d’Ibsen, mourir Rilke, c’est dire. Et elles ne sont que cinq pour cette partition magistrale ! Cinq comédiennes remontées comme des coucous suisses, aguerries à cette langue particulière, qui vous font théâtre fissa avec trois fois rien. Cinq chaises, une table. Et un immense talent ce qui n’est pas rien. Vous dessinent un caractère bien trempé et vous plantent un décor en moins de temps qu’il ne faut pour écrire cette chronique laborieuse. Cela tient du burlesque, de la farce mais bourrée de poésie et de tendresse, de vie généreuse. Pierre Notte invente tout simplement la farce tragique existentialiste. C’est fortiche. Metteur en scène, il ne s’embarrasse de rien. L’impression que tout s’invente là, se bricole sous nos yeux, entre deux éclats de rire. Ça va vite, c’est d’une folle énergie, une inventivité véloce,  et c’est d’une précision horlogère, d’une insolente apparente facilité. Allez, qu’on nous les plante ces couteaux dans le dos ! Le crime est parfait.

 

Les couteaux dans le dos texte et mise en scène de Pierre Notte

Edité à L’Avant-Scène Théâtre

Collaboratrice artistique Caroline Marchetti

Costumes Christian Gasc

Lumières Antonio de Carvalho

Avec Muriel Gaudin, Caroline Marchetti, Kim Schwarck, Amandine Sroussi, Paola Valentin

 

Du 12 février au 03 mars 2019

Du mardi au samedi à 20h30

 

Théâtre Les Déchargeurs

3 rue des Déchargeurs

75001 Paris

Réservations 01 42 36 00 50

www.lesdechargeurs.fr

 

 

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