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Le Moine noir, d’après Anton Tchekhov, texte et mise en scène de Kirill Serebrennikov, cour d’honneur du Palais des Papes, Festival Avignon In

Juil 13, 2022 | Commentaires fermés sur Le Moine noir, d’après Anton Tchekhov, texte et mise en scène de Kirill Serebrennikov, cour d’honneur du Palais des Papes, Festival Avignon In

© Christophe Raynaud de Lage

 

 

ƒƒƒ article de Sylvie Boursier

Comme les variations d’un motif musical Kirill Serebrennikov déplie sous trois angles l’histoire du moine noir, éternel retour d’un pacte faustien avec l’au-delà durant une nuit des longs couteaux de damnés dans la cour d’honneur. Il fera date et marquera l’histoire d’Avignon.

Soit un écrivain surmené qui se met au vert chez un ami jardinier, fondu de botanique, vivant avec sa fille Tania. Là il développe des hallucinations et voit apparaître un moine noir qui exacerbe chez lui le besoin de dépassement et le mépris de la vie ordinaire. Andreï Kovrine, c’est son nom, va se brûler les ailes dans ce dialogue avec l’ange ou plutôt le diable, tel Icare ivre d’orgueil ; considéré comme dément, il est soigné et devient un homme plus qu’ordinaire, désabusé. Son amertume et son fiel finiront par détruire sa vie en même temps que celle de Tania, qu’il vient d’épouser et celle de son beau-père l’obsédé d’horticulture.

Le metteur en scène déploie sa composition tel un rondeau, chaque tableau reprend les refrains du précédent tout en ajoutant des pans nouveaux au récit choral. Les phrases emblématiques reprises totalement ou partiellement à la fin de chaque séquence et lors de l’épilogue confèrent à sa scénographie une structure en cercle. Des immenses formes rondes couvrent le mur d’enceinte du plateau, planètes mystérieuses, trous noirs de la matière diffractée à l’infini, signes de l’au-delà ou hallucinations de l’écrivain, tout est possible. Le motif du ciel d’où d’étranges créatures peuvent apparaître, de la lune avec le fantôme d’Hécate déesse des nuits maléfiques, irrigue l’ensemble du spectacle comme dans le magnifique film de Lars von Trier, Melancholia, où la lucidité de l’héroïne lui permettait d’entrevoir le désenchantement du monde personnifié par une planète fonçant sur la terre.

Ni tout à fait identiques, ni tout à fait différents, les trois Kovrine (Filip Avdeev, Odin Biron, Mirco Kreibich, tous prodigieux), se relaient et incarnent trois figures du même personnage. Dans le premier motif, le registre est clairement dramatique et même comique avec la logorrhée du jardinier, l’enflure verbale d’un Kovrine totalement obnubilé par sa rancœur et sa haine de la médiocrité, bref le genre de personnage à qui on a envie de clouer le bec. On ressent ensuite la montée tragique avec des questions existentielles portées par le héros : qu’est-ce que le génie, l’expérience mystique ? Comment vivre ? De quels renoncements la normalité est-elle le nom ? Il y a des moments de grâce où le temps est suspendu, comme cet instant qui voit Philipp Avdeev s’avancer face public, entièrement nu et couvert de cendres tel le Job de la Bible. On pense bien évidemment aux Damnés d’Ivo van Hove lorsque le rejeton dégénéré des Essenbeck   sombrait dans la folie sur cette même scène de la cour. La volonté de puissance à l’état pur dévaste tout sur son passage. L’épilogue est plus que glaçant, les moines noirs ont définitivement pris possession du plateau et règnent en maîtres. On n’oubliera jamais leur ballet satanique durant une chorégraphie d’anthologie. La musique qui accentue le songe, le rêve et déclenche la folie ainsi que le chant concourent à une polyphonie totale, les comédiens, chanteurs, danseurs sont à l’unisson.

De multiples commentaires pourraient être faits sur cette mise en scène eu égard à sa richesse. L’essentiel est l’état hypnotique dans lequel elle nous plonge pendant deux heures et quarante minutes. A un moment donné on pourrait presque apercevoir la silhouette de Gérard Philippe dans le Cid ou Antoine Vitez répétant son Soulier de Satin et ça, ce n’est pas donné à tout le monde, respect M. Serebrennikov. Après tout, dit Le Moine Noir, il suffit d’écouter les fantômes pour qu’ils existent et la scène rend visible les invisibles.

 

© Christophe Raynaud de Lage

 

Le Moine noir, d’après Anton Tchekhov, écrit par Kirill Serebrennikov

Mis en scène : Kirill Serebrennikov

Collaboration à la mise en scène et chorégraphie : Ivan Estegneev, Evgeny Kulagin
Musique :  Jēkabs Nīmanis
Direction musicale : Uschi Krosch
Arrangements musicaux : Andrei Poliakov
Dramaturgie : Joachim Lux
Lumière : Sergey Kuchar
Vidéo : Alan Mandelshtam

Avec Filipp Avdeev, Odin Biron, Bernd Grawert, Mirco Kreibich, Viktoria Miroschnichenko, Gabriela Maria Schmeide, Gurgen Tsaturyan
et les chanteurs Genadijus Bergorulko, Pavel Gogadze, Friedo Henken,  Sergey Pisarev , Azamat Tsaliti , Alexander Tremmel ,  Vitalijs Stankevich
ainsi que  les danseurs Tillmann Becker, Arseniy Gordeev, Andrey Ostapenko, Laran, Ilia Manylov, Andreï Petrushenkov, Ivan Sachkov, Daniel Vliek

 

 

Du 07 au 15 juillet 2022 à 22 h, relâche le lundi 11

Durée du spectacle : 2 h 40

 

 

Cour d’honneur du Palais des Papes, Festival Avignon In

Place du Palais des Papes

84000 Avignon

 

Réservation :04 90 14 14 14

https://festival-avignon.com/fr/billetterie

 

Reprise au théâtre de la Ville à Paris du 16 au 19 mars 2023  

 

Le Moine noir de Kirill Serebrennikov d’après Tchekhov, éditions Actes sud 2021

 

 

 

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