© Pierre Planchenault
ƒƒƒ article de Denis Sanglard
Hitler, Reagan, Trump. Comment en arrive-t-on à ça ? Peintre raté, acteur raté, entrepreneur véreux comment nos démocraties ont-elles pu installer au pouvoir ces trois-là ? Nazisme, crypto-fascisme, montée des nationalismes, de glissement en glissement, c’est une sournoise et implacable mécanique où l’aveuglement le dispute à la compromission. Première pièce de Tony Kushner A bright room called day, étrange titre à vrai dire, qui ne fut pas un succès à sa création en 1985 mais provoqua un scandale, remaniée depuis par l’auteur lui-même devant la sidération provoquée par l’élection de Donald Trump, est mis en scène avec talent et force conviction par Catherine Marnas. Berlin, nuit du 31 décembre 1931, un groupe d’artistes et d’intellectuels fête le réveillon dans un appartement. Le nazisme est aux portes du pouvoir. Personne n’y croit, ne peut y croire. Comment ce petit moustachu, clown coprophage, pourrait-il faire peur ? Entre impuissance et aveuglement, ils seront tous emportés. A l’extérieur de cet appartement nous sommes à New-York, Reagan est le président des Etats-Unis, et Zillah, petite punkette lucide, ne cesse de dénoncer cet ultra-libéral qu’elle compare à Hitler, et le danger de sa réélection pour l’avenir de la démocratie. C’est elle aussi notre fil rouge qui déroule les évènements historiques qui en deux ans vit la fin de la république de Weimar et l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler. Qu’elle n’est pas sa stupéfaction de voir l’auteur de la pièce, dont elle est un des personnages, intervenir, et son incrédulité quand il lui annonce l’élection de Donald Trump. Qui aurait pu prévoir ?
Tony Kushner met en miroir ces trois époques qui voient nos démocraties fragilisées et lentement basculer vers un autoritarisme crypto fasciste sous les coups de boutoir de crises économiques et d’un ultra-libéralisme décomplexé et triomphant qui accuse les inégalités. Ce sont les racines profondes du mal qu’il extirpe, ses rhizomes étendus, et les cécités idéologiques − ils sont communistes ou sympathisant −, la complaisance aussi, qui condamneront ici ce groupe berlinois d’abord sceptique sinon indifférent devant les évènements, hésitant à résister, avant d’en être les victimes. Le diable même est ici convoqué, qui intervient dans une scène hallucinante, dans l’hypothèse d’un pacte faustien envisagé. Nous sommes au théâtre tout y est possible. C’est aussi la dimension cabaret de cette création qui le permet, on y chante, et pour un peu on danserait sur ce volcan. Tony Kushner met en garde et, brechtien, rappelle incidemment que le ventre est encore fécond d’où surgira la bête. Cependant une photo projetée en fond de scène résume à elle seule la conclusion de ce glissement tragique et pourtant résistible. On y voit noyée au milieu d’une foule compacte, aux bras tendus uniformément dans le salut hitlérien, une petite bonne femme terrorisée, serrant contre elle son sac à main. C’est cette terreur-là, absolue, au centre d’un groupe adhérent, assujetti aux idées fascistes qui illustre sans doute le mieux le destin de ce groupe réuni dans cette nuit de décembre 1931 à 1932. Et le nôtre si nous n’y prenons pas garde. Tony Kushner fait de chacun un portrait complexe et jamais manichéen. Et Catherine Marnas visiblement s’est attachée à chacun d’eux, leur offrant la possibilité d’une partition extrêmement nuancée, tout en clair-obscur. Ils sont tous remarquables et poignants dans leur engagement ferme à défendre cette humanité en passe d’être broyée sous les bottes hitlériennes, entre résistance impossible, tentation de la compromission, la folie face à l’abjection. N’oublions pas non plus la belle énergie insolente de Zillah et l’avatar pirandellien de Tony Kushner, Xillah. Comme le fut Angels in America sept ans après cette première pièce, et comme aujourd’hui encore avec cette seconde version remaniée, Tony Kushner entre de nouveau en résistance devant le danger totalitaire qui menace et interroge frontalement notre propre capacité ou volonté à résister. Catherine Marnas s’en fait l’écho fébrile et c’est bien cette urgence et cette inquiétude qui traverse le plateau.
© Pierre Planchenault
A bright room called day de Tony Kushner
Mise en scène Catherine Marnas
Avec : Simon Delgrange, Annabelle Garcia, Tonin Palazzoto, Julie Papin, Agnès Pontier, Sophie Richelieu, Gurshad Shaheman, Yacine Sif El Islam, Bénédicte Simon
Traduction : Daniel Loayza
Assistanat à la mise en scène : Odile Lauriat, Thibaut Seyt
Scénographie : Carlos Calvo
Musique : Boris Kholmayer
Son : Madame Miniature
Assisté de Jean-Christophe Chiron, Edith Baert
Conseil et préparation musicale : Eduardo Lopes
Lumières : Michel Theuil
Assisté de Clarisse Bernez-Cambot Labarta, Véronique Galindo
Costumes : Edith Traverso
Assisté de Kam Derbali
Maquillage : Sylvie Cailler
Projection : Emmanuel Vautrin
Conception marionnettes : Thibaut Seyt
Construction décors : Jérôme Verdon
Assisté de Eric Ferrer, Marc Valladon, Loïc Ferrié
Du 23 novembre au 5 décembre 2021 à 20 h 30
Dimanche 5 décembre à 15 h
Relâche le 28 et 29 novembre 2021
Théâtre du Rond-Point
2bis avenue Franklin D. Roosevelt
75008 Paris
Réservations 01 44 95 98 21
Tournée :
8 décembre 2021 : NEST-CDN transfrontalier de Thionville Grand Est
14 et 15 décembre 2021 : Comédie de Caen-CDN de Normandie
4-6 mai 2022 : Théâtre Olympia-CDN de Tours
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