Oublions Goethe, oublions Thomas Mann, ou plutôt non, prenons à la lettre la relecture par Faust de l’Evangile selon Saint Jean car on peut voir Faust – Fait, non dit de Romeo Castellucci comme une variation sur le détournement d’ « Au commencement était le Verbe ». Audacieuse, radicale ou provocatrice cette variation d’une heure trente autant d’adjectifs qui peuvent venir qualifier cette dernière création, selon comment on reçoit le spectacle, et qui peuvent sans doute s’appliquer à tous les spectacles du metteur en scène italien. Mais faut-il avoir vu beaucoup de ses spectacles pour apprécier pleinement cette pièce, tant elle est truffée de références ou d’autocitations esthétiques et thématiques. Le sacré, l’archaïque, la violence sont autant de points de repère ou d’obsessions dans l’œuvre de Castellucci, qui ont provoqué par le passé des polémiques, allant jusqu’à des protestations organisées tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des salles de représentations, et même jusqu’au juge, par des requérants catholiques intégristes. Est-ce que Faust – Fait, non dit est moins (supposément) subversif que Sur le concept du visage du fils de Dieu ? Ou bien les contestataires opportunistes se sont-ils lassés d’une guerre contre les libertés de création et d’expression perdue d’avance ? Ou est-ce que l’artiste italien s’est assagi, envisageant le processus de provocation d’une manière plus diffuse ou subtile ? Car tant la dignité de la personne humaine que le rapport au sacré, qui avaient jadis suscité les foudres, sont présents : les cloches ; la mise en bouche de ce qui pourrait être une ostie géante ; le lait sortant d’un faux sein – du Diable – ; les chants liturgiques (notamment l’Alléluia) ; le déversement de la terre comme une mise au tombeau…

Dans cette forme qui relève, plus que jamais, davantage de la performance que du théâtre stricto sensu, Faust – Fait, non dit ne semble prétendre traiter du mythe sur le fond, mais proposer à nouveau une expérience essentiellement sensorielle. Avec son complice de toujours, le compositeur Scott Gibbons, il construit un langage non verbal, fait de musiques, sons, borborygmes, interjections, cris, gémissements, pleurs. Le texte n’est plus. Seuls des mots, qui sont en l’occurrence d’abord une liste de noms propres semblent avoir été sauvés de cette épuration et de l’oubli impuissant du savant se prenant désespéré la tête entre les mains. Mais les intellectuels, savants, philosophes, artistes ou personnalités politiques (Marx, Kant, Darwin) oubliant au passage largement les femmes (à l’exception d’Hannah Arendt) sont cités par une voix off non humaine, comme une énumération sans fin, seul souvenir d’un monde qui est déjà passé à l’après, où les machines comme les humains paraissent réduits à leurs squelettes. En l’occurrence, le comédien nonagénaire Gérard Bayle offre son corps décharné à son rôle de vieillard, face à des mécanismes robotisés qui semblent interagir rythmiquement, ainsi qu’ils le feront également avec le jeune homme joué par Lorenzo Coletta et la jeune femme Stefania Horodeyska, un Méphistophélès et une Marguerite tour à tour abattus et hystériques. La seconde liste de noms communs est plus énigmatique, même si certains mots résonnent particulièrement évidemment avec l’actualité (police, violence, passeport, école…) à l’aide de certains outils scénographiques déjà utilisés par le passé (comme le chien-loup dans Inferno ; les tubes blancs devenant rouge sang comme dans sa mise en scène du Requiem de Mozart ou encore les munitions, balles ou grenades, comme dans Sur le concept du visage du fils de Dieu).

Et nous, sommes-nous prêts à mettre nos corps et nos esprits en transe comme Le Prince constant de Jerzy Grotowski pour ne pas abandonner plus de mots et de concepts appartenant à notre passé, mémoire, culture communes pour ne pas dire universelles et que les Anges (de la résurrection et du quotidien) ne soient plus décapités ?   

Faust – Fait, non dit

Conception et mise en scène et chorégraphie : Romeo Castellucci

Musique :  Scott Gibbons

Dramaturgie : Piersandra Di Matteo

Assistant à la mise en scène : Silvano Voltolina

Direction technique : Eugenio Resta

Technicien de plateau : Andrei Benchea, Stefano Valandro 

Technicien lumière : Andrea Sanson

Technicien son : Claudio Tortorici 

Costumière ; Chiara Venturini

Sculptures de scène et automations : Plastikart Studio Amoroso & Zimmermann 

Modélisation et impression 3D : Filippo Zimmermann

photo : © Alex Majoli

Avec : Gérard Bayle, Lorenzo Coletta, Stefania Horodeyska et le chien Oxan

Durée : 1h45

Jusqu’au 27 novembre 2026 à 20h

Odéon Théâtre de l’Europe

Place de l’Odéon

75006 Paris

Réservations : www.theatre-odeon.eu