Le butô est affaire de métamorphose, portée par un mouvement venu des profondeurs de l’inconscient, d’une mémoire archaïque, de forces qui dépassent le danseur et transforment le corps attentif à ces mouvements souterrains. C’est un corps mémoriel creusé, taillé, usé par le temps et l’expérience. Le corps entre tension et relâchement, happé par ces mues incroyables surgissantes, inopinément ou sollicitées, est ainsi d’une présence intense et fulgurante. Partagé, comprimé entre des pôles contradictoires, pulsions extérieures et sollicitations venues des profondeurs, le corps n’est plus que tension, la danse, un terrain de conflits, de contradictions, où le mouvement se doit de mourir, épuisé de frictions contradictoires, pour renaître encore et encore. Conan Amok, qui fut membre de la compagnie d’Akaji Maro, Dairakudakan, et puisque chaque danseur butô porte en lui son propre butô, par la danse « négocie sa propre limite ». Son mouvement est brutal sans jamais de violence, jamais linéaire, accumulation de tensions et de relâchements, chutes suivies de sauts, et non l’inverse, micromouvements prenant une ampleur insoupçonnée ou gestes amples s’évaporant soudain, s’imposant d’eux-mêmes, le corps expérimente ses possibles jusqu’à l’impossible, son point de rupture qui le voit basculer soudain, avec fracas, et changer de corporalités, changer de peau, de matières, de paysages. C’est la part animale en lui, – l’animalité étant une des composantes du butô -, voire en chacun, qu’il explore avec force dans ce solo. Echassier ou félin, images récurrentes ici, non dans l’imitation, la métaphore, mais dans la simple évocation, l’amorce d’un geste ou l’appréhension d’une posture et sa mécanique articulatoire qui le permet, le révéle et ce qu’elle provoque ou sollicite en lui, ce qu’elle contient de métamorphoses aléatoires et différenciées. Qu’il reprenne comme un hommage le Faune immortalisé par Nijinsky, et son mouvement devenu un cliché, c’est à la chèvre, la part animale plus qu’au demi-dieu qu’il fait référence et explore. C’est une danse d’une forte expressivité, maîtrisée, trop peut-être, qui ne laisse que peu de place à l’imprévue, à l’accident, aux émotions importunes qui sont aussi la part obscure et prégnante du butô, provoquant un saisissement inattendu. Ici, point d’affect, juste la conscience aigüe, sensible du mouvement comme matrice de la danse. On peut le regretter mais reste, un des principe majeur de la danse butô, un art de la présence. Ici indéniable. Et fascinant.

Multi Layered Body « Animal », conception, chorégraphie, lumières, scénographie et interprétation de Conan Amok
Supervision : Akaji Maro
Musiques : hurleyzone Amida et Kohsetsu Narukami
Remerciement : compagnie Dairakudakan
Photo : Koko Oda
Vu à la MCJP le 27 mai 2026

