« L’homme est né pour le péché et le châtiment » est la devise des Mannon, puissante famille de la Nouvelle Angleterre. Lorsque débute la pièce, Ezra Mannon, chef de la dynastie et général dans l’armée nordiste, revient de la guerre de Sécession avec son fils Orin, qu’il a enrôlé à ses côtés. Entre temps, sa femme Christine a pris un amant, Adam Brant, qui ne déplaît pas à leur fille Lavinia. Au retour des hommes, la rivalité mère-fille met le feu aux poudres. Crimes et suicides vont s’enchaîner, précipitant les Mannon dans la catastrophe. Eugène O Neil s’est inspiré de l’Orestie d’Eschyle pour peindre une Amérique étouffée par le puritanisme, sur fond de ségrégation. Cette aristocratie du nord, rigide et fermée ne fait que procrastiner et ressasser, incapable d’aller de l’avant.

Disons le d’emblée, Le deuil sied à Électre est, théâtralement, ce qu’on a vu de plus beau à ce jour au festival d’Avignon 2026. Fidèle à son habitude, Gwenaël Morin n’a de cesse de débarrasser l’art théâtral du superflu, de le décaper pour lui redonner son urgence, une intensité à vivre, à transmettre. Les cigales, excitées par la chaleur, stridulent de plus belle, pas besoin de musique, la nature donne le la dans le beau jardin de la maison Jean Vilar, avec pour seul décor des chaises en plastiques et une table de camping. Les six comédiens arrivent tranquillement sous le nez des spectateurs assis sur des gradins au milieu des bosquets. Ils échangent quelques balles comme s’ils s’échauffaient avant de dérouler à la vitesse grand V le récit d’Eugène O Neil, sans micros, en short et baskets. Tout se passe à vue, ils s’assoient sur les chaises sous les arbres quand ils ne parlent pas. Gwenaël Morin a l’idée géniale de donner un rôle important au narrateur (le coryphée antique) qui annonce les scènes et met en valeur les didascalies. Le magnifique Julian Eggerick’x s’y colle avec la voix des privés des films noirs. On imagine Bogart, feutre mou et cigarettes en moins, cynique ricanant et naviguant à vue dans le no man’s land entre la loi et le crime. Toute une ambiance ! Eggerickx s’adresse à nous, malicieux et sourire en coin, d’un air de dire « vous allez voir, ça n’est que le début, ça continuera en pire ».  L’épatant Grégoire Monsaingeon interprète en même temps Orin et Adam, l’assassin et la victime, passant allégrement de la dépouille allongée au tueur penché sur son cadavre. Là on est plié de rire. Son accent traînant des yankees du nord fait mouche. Par moment on se croirait au cinéma, les hommes ont cette démarche légèrement chaloupée et cette intonation appuyée caractéristiques des westerns.

Le sang des mots, la crasse poisseuse, l’ironie d’Eugene O’Neill explose, chaque réplique claque. Virginie Colemyn, Barbara Jung et Grégoire Monsaingeon, accompagnés de Fabien-Aissa Busetta et Katy Dufy font fi des préciosités langagières et inutiles artifices interprétatifs. Ils ne jouent pas le texte, ils jouent avec. On retrouve avec bonheur Virginie Colemyne dans le rôle de la mère avec sa voix perchée, cocasse et aristocratique à la fois, enfantine, joueuse et roublarde qui va pousser son fils Orin à trahir sa sœur Lavinia.

A la fin, il ne reste plus rien, tous les membres de la famille sont six pieds sous terre excepté Electre qui décide de s’enterrer vivante dans la propriété des Mannon. Gwenaël Morin a abandonné des études d’architecture pour la scène et a fondé le Théâtre permanent à partir de trois principes, jouer, répéter et transmettre en continu, à chaque représentation. Faire théâtre avec rien, beaucoup le désirent, peu y réussissent. Magistral !

© Christophe Raynaud de Lage

Le deuil sied à Électre, texte : Eugene O’Neill

Traduction Louis-Charles Sirjacq (L’Arche éditeur)

Adaptation, mise en scène et scénographie : Gwenaël Morin

Lumières : Philippe Gladieux

Assistanat à la mise en scène : Canelle Breymayer

Avec Fabien-Aïssa Busetta, Virginie Colemyn, Kady Duffy, Julian Eggerickx, Barbara Jung, Grégoire Monsaingeon

A partir de 16 ans

3h30 avec entracte

Jusqu’au 23 juillet à 22h, relâche le 14 et le 19 Juillet

Jardin de la rue de Mons

Maison Jean Vilar – Avignon 84000

Réservation

04 90 14 14 14

www.festival-avignon.com

Tournée :

Du 13 au 15 octobre 2026, CDN de Tours

Du 4 au 10 décembre 2026, CDN d’Aubervilliers

Du 19 janvier au 22 janvier 2027 puis du 26 au 29 janvier 2027 CDN de Bordeaux

Du 23 mars au 26 mars 2027 Bonlieu, Scène Nationale d’Annecy

Du 9 au 13 novembre 2027, Les Célestins, théâtre de Lyon