Voyage en bord de mort. Un homme se meurt dans un hôpital. Journaliste il consigne ses derniers instants à l’encre bleue dans un carnet. Ce sera, dit-il, son dernier reportage. A sa mort, le fils ouvre ce carnet. Il ne contient que des lignes, des points, des gribouillis et dessins abstraits. Ce fils, c’est Tiago Rodrigues. Alors, devant cette frustration, il décide de faire ce qu’il fait le mieux, un acte théâtral qui se substituera au reportage. Cette création sera le palimpseste de ces quelques lignes, de ce qui ne fut pas écrit, pour donner un sens à ce qui semble ne pas en avoir. Travail de deuil pour conjurer la mort et célébrer une vie, celle de son père, cet inconnu.

D’emblée il est dit que rien ne sera réaliste ou du moins l’imaginaire et la réalité seront étroitement tressés sans que l’un ou l’une ne se distingue de l’une ou de l’autre. C’est du théâtre, du théâtre-récit, c’est une comédie musicale aussi. Jamais l’approche de la mort ne fut entourée ici de tant de chansons, dit le père. A commencer par Jacques Brel, « les vieux amants » à faire chialer. Et puis d’autres encore qui seront une épiphanie. Rien de réaliste donc et sur le plateau elles sont trois comédiennes pour prendre en charge ce récit, un guitariste les accompagnant, et chanter cette vivante agonie. Elles seront alternativement le père, « Barbe-Longue », et le fils, « Barbe-Courte », un simple échange à vue de postiche et le tour est simplement joué, et puis l’infirmière, « la pire infirmière au monde », narratrice omnisciente qui prendra elle aussi en charge ce récit, la parole du père, en dernier témoin de ce voyage en bord de mort. Et puis il y les autres, morts ou vivants, ou supposé tels, qui feront un petit tour dans cette chambre, témoins eux aussi mais d’un passé recomposé, que ces trois incarneront à leur tour. Souvenirs compactés, lambeaux de vie arrachés à la mort au travail et dans le désordre d’une agonie. Et la relation, en creux, du père avec son fils où les non-dits explosent enfin devant l’achat d’un carnet où d’un stylo à l’encre bleue.

Pas de pathos, jamais, mais des chansons et une formidable tendresse, de l’amour même, qui traverse ce plateau où la vie bataille ferme et en vain contre l’issue fatale attendue. Et de l’humour, beaucoup. Chaque séquence est ainsi une répétition de la mort à venir. Dans un panache de fumée, le père ne cesse de mourir, avec effet dramatique appuyé, dans les bras de son fils, de sa femme, de l’infirmière…. Sauf que, c’est seul qu’il partira, et pour de bon. Avec infiniment de respect Tiago Rodrigues ne montre rien de ce départ. C’est un lit vide qui accueillera « Barbe-Courte ». Trop tard pour enfin offrir le stylo à encre noire demandé. Et son agonie dernière, la bonne, est jouée magistralement par l’infirmière et c’est un moment d’émotion nue, d’une beauté crépusculaire dans le récit sa mise en scène, qui se refuse à toute surenchère. Poignant.

Des idées il y en a à la pelle, et de belles, et de poétiques, et de drôles. De l’importance des yogourts pour garder sa dignité d’homme quand mourir vous fait retourner irrémédiablement en enfance. La cigarette que fume l’infirmière, indice que la camarde tant reculée a fait, enfin, son sale boulot. A cette question posée, combien de cigarette a-t-elle fumée dans ce service ? Beaucoup, répond-elle. Il y a ces fantômes qui hantent cette chambre comme vivants ils hantèrent ou partagèrent, de loin ou de près, la vie de « Barbe-Longue ». Chaque portrait, chaque figure ont ici une importance qui dessinent et avouent en creux ce que le père ne dira jamais à son fils mais qu’ils confient à ces ombres en dialogue. On est ainsi bouleversé, pas d’autres mots, par le personnage de Teresa, cette ex-fadiste devenue dans son déclin folle et qui un jour se mit nue dans la rue et devint, par le reportage qu’en fit le père, une chanson ; de l’importance de l’écrit pour garder mémoire de ceux qui jour disparurent, de ceux que la vie a fracassé. Et cet enterrement qui réserve aux spectateurs une surprise de taille et soudain renverse les perspectives de cette création, donne enfin la clef, innatendue, d’un mystère tenaillant le fils et nous avec et qui courrait au long de ce formidable récit. Ces lignes, points et traits avaient-ils donc un sens ? Un retournement bien malin qui conforte encore combien Tiago Rodrigues est un grand dramaturge…

Et l’aveu, là, de Tiago Rodrigues de l’importance irrépressible de faire de la vie, théâtre. Et de la sienne en premier lieu. Tiago Rodrigues mêle le vrai et le faux, l’illusion et la réalité, le mentir-vrai propre au théâtre qui est l’unique vérité. Il sait la puissance du récit et de l’imaginaire, défiant la réalité, sublimant celle-ci, pour réparer les vivants et dialoguer avec les morts. Un travail de réparation aussi qui est ici un grand cri d’amour d’une pudeur absolu pour un père exemplaire à sa façon et admiré.

Et ces trois comédiennes sont tout simplement magnifiques. Haute comme trois pommes et demi mais d’une puissance de jeu qui vous touche à la pointe du cœur. Chanteuse d’exception aussi. Il faut écouter ce fado final où s’exprime soudain, explose abruptement, toute la douleur jusque-là contenue. Et dans cette mise en scène d’une grande simplicité où elles ont la part belle, dirigées au cordeau avec un soin qu’on devine maniaque, le scène devient un terrain de jeu, une heureuse distance pour un tel sujet, où elles font montre d’un talent incontestable de composition et dans une juste économie de moyen. Et sur ce plateau que domine une montagne gelée une vie s’en va, s’en est allée, mais la Vie, elle, est bien là. Formidablement.

No yogurt for the Dead, texte et mise en scène de Tiago Rodrigues

Avec : Beatriz Brás, Helfer Gonçalves, Lisah Adeaga, Manuela Azeveda

Dramaturgie : Kaatje De Geest

Assistanat à la mise en scène : André Pato

Scénographie : Sammy Van den Heuvel

Costumes : Lise Vandenbussche

Lumières : Dennis Diels

Son : Frederik Vanslembrouck

Musique : Hélder Gonçalves

Traduction néerlandaise : Lut Caenen

Photo : © Michiel Devijver

Du 18 au 20 juin 2026, à 21h

Durée 1h35

Spectacle en flamand et portugais surtitré en français

Réservations : www.grandpalais.fr

Grand Palais

Entrée Gabrielle Chanel

Avenue Winston Churchill

75008 Paris