Où l’on retrouve, exacerbée davantage encore ici, la caractéristique de Sharon Eyal, une danse concentrée à l’extrême, prêt d’imploser, les corps en tension qui jamais ne se relâche, en extension toujours, une danse sur la pointe des pieds, souvent, exacerbant la verticalité cependant que naissent de rares mouvements, toujours abrupts dans leur surgissement, même si déliés, ou cassés brutalement, comme soudain échappés d’avoir été trop longtemps contenus. Les mains griffent plus qu’elles ne caressent, les doigts repliés étrangement comme pinces de crabe déchirant l’espace.
Sharon Eyal privilégie l’énergie du groupe, lequel compact et longtemps de dos pour ouvrir cette chorégraphie, une murmuration étrange se déplaçant avec une extrême lenteur, une fluidité trompeuse, où parfois se détache un solo, enclos dans cette masse organique qui l’enserre, figure ne tardant jamais à réintégrer l’ensemble pour y puiser sa vitalité… Quelques duos aussi, en miroir, et repris par l’ensemble comme s’il n’y avait de possible et de survie que dans l’unité et l’harmonie indissoluble du groupe. Faire corps, prend ici tout son sens. Parfois le mouvement n’est que respiration ou spasme et c’est une masse qui se soulève et se (re)plie d’un même ensemble. Sharon Eyal dévitalise aussi le mouvement classique, les entrechats et pliés qui pour un temps ouvrent et désolidarisent le groupe ne sont que pure mécanique, l’âme du mouvement, son élan ne pouvant qu’exister que nourri de l’ensemble qui ne tarde jamais à se reformer. Chorégraphie hypnotique, expressionniste par nombre d’aspects que les maillots noirs intégraux et les visages pâles et fermés ne contredisent pas, on est surpris de cette sécheresse non coutumière chez Sharon Eyal, cette absence cruelle de sensualité qui n’empêche nullement la fascination qu’exerce cette chorégraphie, cette transe sèche se refusant à tout épanchement.
Tout autre est la seconde proposition de Léo Lérus présentée en première partie, un contrepied total, voire une réponse ironique, où la sensualité explose de partout. A la noirceur et froideur relative de Sharon Eyal, sa relative violence, succède ici le solaire et la chaleur, la bienveillance. Si l’on retrouve l’animalité entrevue chez Sharon Eyal, ici comme un clin d’œil et davantage accentuée, le chaloupé suggestif et formidable du gwoka combiné à l’amplitude de mouvements contemporains en variation constante, les bras pour exemple avec la frappe des pieds, le travail tenace sur les contrastes (vitesse, rétention, explosion), sur l’espace même où l’ensemble se déconcentre tout en restant en contact, font de cette chorégraphie un instant de joie, de pure bonheur. Les mouvements, ondulatoires le plus souvent, sont poussés jusqu’à leur épuisement pour renaître, métamorphosés. Léo Lérus privilégie la rencontre, fortuite ou non, et l’intimité sinon l’individualité de chaque danseur qui ne dépend plus de l’ensemble pour être mais s’agrège au flux et reflux du groupe et de son mouvement qu’il épouse et de l’énergie qu’il embrasse, et cela dans un bel ensemble. Il y a dans les duos une impression fugace de parade amoureuse, de celle des grues cendrées, entre sauts et ondulation du dos, écartement des bras prêt à s’envoler. L’unité n’est jamais rompue, ou si peu, et circule une énergie commune, allant crescendo, entraînante jusque dans la salle.
Ces deux chorégraphes unis par un fort lien, ils furent de la Batsheva Dance Company il y vingt ans, prouvent ici dans un contraste volontaire et deux propositions d’une même force, leur complicité effective et paradoxale jusque dans leur différence. Le Ballet de l’Opéra du Rhin, quand à lui, prouve encore une fois combien il est une compagnie majeure, multipliant sous la direction de son directeur Bruno Bouché les aventures audacieuses avec un réel talent dans l’exécution des propositions toutes aussi singulières.

The Look, chorégraphie de Sharon Eyal / Ici, chorégraphie de Léo Lérus
Ballet de l’Opéra national du Rhin
Photo : © Agathe Poupeney
Ici :
Composition sonore : Denis Guivarc’h
Costumes : Bénédicte Blaison
Lumières : Chloé Bouju
Mise en répétition : Alain Trividic
Musique de la création Ici construite autour d’enregistrements originaux des cyclones Ernesto (2024) et Maria (2017)
The Look :
Musique : Ori Lichtik
Costumes : Rebecca Hytting
Lumières : Alon Cohen
Mise en répétition : Claude Agrafeil
Durée 1h10, sans entracte
Vu le 30 juin 2026
Programmation et réservations Grand Palais d’été : www.grandpalais.fr
Grand Palais
Entrée Gabrielle Chanel
Avenue Winston Churchill
75008 Paris

