Huit rois (nos présidents) se présente comme une ambitieuse série de six spectacles, retraçant, en ordre dispersé, les vies illustres des présidents de la Ve République. En attendant les élections de 2027, le Théâtre de la Pépinière a fait le choix audacieux de reprogrammer les pièces déjà jouées, et de permettre à la Compagnie des Animaux en Paradis de créer les derniers épisodes. Arriveront donc bientôt La Thérapie d’Emmanuel Macron, spectacle au casque, qui verra notre président actuel projeté en 2058, méditant sur son destin et l’avenir de la France, et La Chanson de Charles et le film de Georges, opéra gaulliste qu’on nous garantit avec joints et ruines. Le public parisien peut pour l’instant admirer La Vie et la Mort de J. Chirac, roi des Français, Génération Mitterrand, Le Dîner chez les Français de V. Giscard d’Estaing et Sarkhollande (comédie identitaire) – tout un programme.
La Compagnie des Animaux en Paradis, menée par Léo Cohen Paperman et Julien Campani, qui s’appuie sur des artistes impeccablement sûrs, ne fait pas mystère de ses inspirations. Elle cite le Richard III de Shakespeare pour justifier son désir de raconter une histoire récente. Les auteurs et les comédiens, qui sont les chevilles ouvrières de ce travail au long cours, connaissent leurs classiques, et sont rompus au théâtre. Chaque épisode va puiser dans une inspiration différente : stand-up (pour Sarkozy), clown (pour Hollande), « vaudeville sous acide » (pour Giscard), « comédie méta-théâtrale et onirique » (pour Chirac) et « autopsie comique et crépusculaire des utopies d’une génération » (pour Mitterrand). Les sources sont même mentionnées pour chaque épisode : des frères Coen, du Fellini, du Depardon… Les acteurs sont impeccables, justes et précis. Les effets sont maîtrisés, l’écriture soignée.

A ce jour, nous n’avons vu que deux épisodes : La Vie et la Mort de J. Chirac, roi des Français et Génération Mitterrand (dans cet ordre). Génération Mitterrand, écrit parLéo Cohen Paperman et Emilien Diard-Detoeuf, est peut-être la pièce la plus décevante des deux. Inspirée par Nicolas Mathieu et Yves Klein, s’attachant aux mitterrandiens de la première heure, et donc aux déçus du mitterrandisme, la pièce laisse de côté la figure pourtant hautement shakespearienne de François Mitterrand – qui peut être Iago, Prospero, comme le Roi Lear. Le Président est présenté comme une intelligence politique hors pair, et, dans ses dernières années, comme un corps souffrant. De belles répliques sont dites, comme ces allusions aux gisants de la Basilique Saint-Denis, à ces cadavres, à ces morts qui peuplent la comédie humaine – un bal de têtes proustien ou viscontien, qui échoue pourtant à faire naître une émotion. La fin, qui prend curieusement un virage pathétique, après un moment grotesquement burlesque (et un peu long et répétitif), montre qu’il n’est pas aisé de parler des hommes politiques en tenant à distance les hommes, et le respect qu’ils inspirent, même par-devers nous. Le jeu de triangulation des trois personnages, qui virent lepéniste, mélanchoniste et macroniste, semble dénué de chair, et reste assez caricatural. On a connu des évocations autres de la geste mitterrandienne (chez Jacques Fansten, par exemple, au cinéma, ou chez Gérard Mordillat) : le théâtre documentaire, ici, semble crouler sous le poids des documents, des noms, des dates, d’ailleurs curieusement choisis.
Mais peut-être cette déception est-elle à mettre en regard de l’enthousiasme qu’avait provoqué Vie et mort de J. Chirac, roi des Français. Dans cet épisode, deux acteurs seuls soutiennent l’ensemble. Julien Campani, en Chirac, emporte le morceau. Clovis Fouin est son parfait sparring partner. Mais c’est surtout le choix du dispositif qui séduit. Partant de l’erreur primitive de Chirac à l’ENA, qui confond Hippocrate et hypocrite, la pièce va filer la métaphore du théâtre. Chirac répète son rôle devant le miroir de sa loge. Joue-t-il à être ce Chirac truculent que l’on connait et reconnait ? S’y perd-il ? En masque blanc vers la fin du spectacle, Chirac est plus Henry VI que Richard III, plus Pirandello que Shakespeare. Avec une grande maîtrise, auteur et acteurs déroulent un texte su au cordeau, mais qui intègre de très intelligentes interactions avec le public.

Les deux épisodes permettent de voir que Léo Cohen Paperman et ses acolytes entreprennent de dresser le procès-verbal d’une société : comme Balzac en son temps, les auteurs s’amusent à tresser des liens entre les personnages, d’une pièce à l’autre. On y ajoute un tropisme Grand Est (lieu de financement) qui est cher à notre cœur. Depuis quand n’a-t-on pas entendu résonner sur les planches les noms de Belfort, Verdun et Belleville-sur-Meuse ?
Huit rois (nos présidents) de Léo Cohen Paperman et Julien Campani
Génération Mitterrand de Léo Cohen Paperman et Emilien Diard-Detoeuf
Mise en scène : Léo Cohen Paperman
Assistanat à la mise en scène : Esther Moreira
Avec : Léonard Bourgeois-Tacquet, Mathieu Metral, Hélène Rencurel
Lumières : Pablo Roy, Stéphane Bordonaro, Léa Maris
Scénographie : Anne-Sophie Grac
Costumes : Manon Naudet
Création sonore : Lucas Lelièvre
Photos : © Simon Loiseau
Durée : 1h20
A partir de 14 ans
Vie et Mort de Jacques Chirac, roi des Français de Julien Campani et Léo Cohen-Paperman
Mise en scène : Léo Cohen-Paperman
Avec : Julien Campani et Clovis Fouin
Lumières : Pablo Roy, Léa Maris
Création sonore : Lucas Lelièvre
Régie : Zélie Carasco
Collaboration artistique : Gaia Singer
Scénographie : Henri Leutner
Costumes : Manon Naudet
Maquillages : Djiola Méhée
Photos : © Simon Loiseau
Durée : 1 h 30
A partir de 14 ans
La série se joue de septembre 2026 à avril 2027, les dimanches à 17 h 30 et 19 h 30 (deux épisodes). Pour le détail des séances, voir le site.
La Pépinière Théâtre
7, rue Louis le Grand
75002 Paris
Réservations : 01 42 61 44 16
www.theatrelapepiniere.com

