« Où sont les portes des enfers ? » demande Nazareth Panadero. Sûrement sur ce plateau où les maux de notre époque foutraque et délétère se déchaînent et s’enchaînent. Alan Lucien Øyen chorégraphie Antigone d’après la tragédie de Sophocle, Antigone, figure tutélaire de la résistance à toute oppression, toute tyrannie. C’est de la danse-théâtre où l’on reconnaît l’héritage de Pina Bausch. C’est d’autant plus criant ici, et troublant, que trois icônes historiques de la compagnie de Wuppertal participent à ce projet. Les danseuses Nazareth Panadero, Julie Shanahan et Héléna Pikon. Où l’on reconnaît en elles une signature immuable dans leur prestation toujours fascinante et sur lesquelles l’âge ne semblent avoir aucune emprise sinon de concentrer désormais dans une économie de moyen l’essence d’une danse singulière, d’une forte expressivité alliée à une personnalité hors-norme. Elles semblent à elles trois avoir imprimé leur marque sur cette création où s’agrègent d’autres personnalités aussi fortes comme Marion Barbeau.

Préambule à nos tragédies contemporaines et ses figures de résistance, l’apparition d’Antigone précédé d’un long cri, le combat des frères ennemies Polynice et Etéocle, la prédiction de Tirésias ouvrent cette création qui très vite déborde du champ mythologique et tragique pour explorer ce qui aujourd’hui encore, à travers le prisme des relations entre hommes et femmes, ajoute aux dérèglements de nos sociétés en souffrance. Guerre fratricide, violences sexuelles, relations toxiques, féminicides, masculinisme, solitude…

Devant les 7 portes de Thèbes qui métamorphosent bientôt le plateau en arène, les images se succèdent où les corps se substituant à la parole n’expriment rien d’autre qu’une souffrance à vif, une violence nue ou la résistance acharnée devant le chaos de nos vies soumises à la tyrannie. Et devant cette résistance incarnée par Antigone, la meute féroce des hommes aboie comme chiens enragés. Les corps hurlent ce que la parole ne peut exprimer, l’indicible de nos soumissions inconscientes devant une violence archaïque pérenne. Les cris muets sont des battements d’ailes déchirant l’espace d’une raucité terrifiante. Ambivalence des mouvements qui ne cessent d’osciller entre la douceur et la violence rêche, où la caresse devient soudain cravache, le plaisir douleur. La main secourable et tendue, un bâillon. Ambivalence des duos où les amours sont toujours une mise à mort. Après la joie vient toujours l’effroi.

Longue est la litanie des féminicides où la mythologie se dispute à la réalité. Inscrits sur ses portes au long d’une énumération implacable, les noms des femmes sacrifiées, violentées, violées, tuées jadis par les dieux, par les hommes aujourd’hui, ce qui revient au même devant les droits qu’ils s’arrogent, portes devant lesquelles Antigone se tient droite, témoin et vigile, voix de toutes celles condamnées au silence de l’Histoire. D’Arianne à Giselle Pelicot, de Calypso à Marilyn Monroe, victimes, résilientes et résistante au péril de leur vie, elles sont « une cicatrice sur le cou de l’Histoire ». Bel euphémisme… Solitude des femmes, aussi, dans le renoncement (in)volontaire de leur vie, abandonnées, entourées des fantômes familiers, figures maternelles fortes et soumises au patriarcat, et qui n’ont plus que l’I.A pour unique partenaire. Ou cette danse qui voit Nazareth Panadero toupiller follement, poupée désarticulée, cassée et désespérée, révolver au poing, avant d’abattre son partenaire. Plus loin, d’un charnier s’élève la voix de Polynice, de tous les Polynice ayant traversé les siècles, pour dire le pourrissement des corps sans sépulture, victime des conflits et de leur absurdité. Lui répondra en écho, puisqu’en la matière il n’est nul privilège, l’exécution d’une femme, résistante sans doute, ou simplement de par sa condition même de femme, fusillée.

Alan Lucien Øyen accumule les images, dévide un fil narratif dense et protéiforme, déploie un univers où la poésie est chevauchée par une réalité crue, sans affect. Paroles et corps entre en résonnance comme en dissonance, expression de toutes les ambiguïtés des relations entre les hommes et les femmes. Antigone cristallise non seulement la résistance à l’autorité, politique et patriarcal, ce qui revient au même, mais aussi l’aveuglement des hommes devant leur soumission et la répétition d’un cadre oppressif. Alan Lucien Øyen interroge cette figure à l’aune d’aujourd’hui, creusant avec l’appui de ces performeurs au diapason de son questionnement, tous les possibles interprétatifs et contradictoires de cette figure tutélaire de la résistance. Se dégageant de l’emprise patriarcale et aujourd’hui masculiniste se dessine ici l’image d’une femme forte, sans crainte d’un tel cliché, lucide sur sa condition et luttant pour sa liberté, et la nôtre par conséquent. Antigone contemporaines, l’avenir appartient désormais aux femmes, parce que l’oppression elles savent, pourrait être la conclusion de cette création. Pourtant une phrase concluant cet opus engagé résonne étrangement au sortir de la salle : « Souviens toi que tu es aimé. » Rien ne serait donc désespéré ?

Antigone, mise en scène et chorégraphie d’Alan Lucien Øyen

Collaborateurs artistiques : Andrew Wale, Daniel Proietto
Décor : Åsmund Færavaag
Costumes : Stine Sjøgren
Lumières : Martin Flack
Son : Gunnar Innvær, Mathias Grønsdal
Régie vidéo : Martin Flack
Régie lumières : Chris Sanders
Régie son : Lars-Andreas Forthun
Régie plateau : Daniel Hones
Producteur exécutif : Essar Gabriel
Productrice : Ornella Salloum
Traduction et surtitrage : Dominique Hollier

Photo : © Mats Backer

Avec :  Bernard Cauchard *, Enoch Grubb, Douglas Letheren, Héléna Pikon, Pascal Marty, Antonin Monié, Nazareth Panadero, Julie Shanahan, Meng-Ke Wu en alternance avec Marion Barbeau

* Rôle créé par Fernando Suels Mendoza

Jusqu’au 7 octobre 2026

A 20h

Durée 2h35 avec entracte

Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt

2, place du Châtelet

75004 Paris

Réservations : 01 42 74 22 77

www.theatredelaville-paris.com