Marivauder est l’art de prêcher le faux pour savoir le vrai dans une partie de poker menteur où chacun cache son jeu. La tension permanente entre ce que les personnages savent d’eux-mêmes et ce qu’ils veulent bien révéler quand six comédiens amoureux de la langue, s’en emparent, est un pur bonheur.
Soit trois hommes et trois femmes, un marquis amoureux d’une comtesse mais incapable de lui avouer se voit hériter d’une coquette somme à condition qu’il épouse une certaine Hortense, elle-même amoureuse du chevalier. A défaut il devra lui verser 200 000 mille francs de dédommagement sauf si c’est elle qui refuse… Hortense veut épouser l’élu de son cœur sans renoncer à cette manne financière. On tourne autour du pot, on insiste sans insister, on s’avance et on recule et on finit par se mettre en colère sur un malentendu. Un couple de valet, Lisette et Lépine tirent les ficelles.
Pierre de Marivaux était fauché, il épousa une riche héritière et la fortune du couple fut dilapidée par des investissements foireux. Est-ce cela qui lui inspira cette histoire de dissimulation financière et amoureuse ?
Les trois couples évoluent dans une sorte de bonbonnière à motifs végétaux entre Watteau et le douanier Rousseau, une serre, ou un hall à deux entrées favorisant les chassés-croisés. Sur cet espace assez banal, quelques poufs façon IKEA, un canapé, un bar fonctionnel, tout est concentré sur la mécanique de jeu des comédiens.
L’action repose sur les dialogues qui s’enchaînent à travers des mots qui blessent l’amour-propre en décalage avec le langage du corps désirant. Ce double jeu permanent, délicieusement comique atteint des sommets avec les postures évasives du marquis (hilarant Nicolas Chupin) qui se prend les pieds dans le tapis et à qui la comtesse (la grande Julie Sicard, colérique et frémissante) est obligée de faire la leçon « Parlez, Marquis, tout ira bien… », « Apprenez donc, que quand on dit aux gens qu’on les aime, il faut du moins leur demander ce qu’ils en pensent ». Les regards fuyants et les intonations faussement naïves d’Hortense (délicieuse Claire de la Rüe du Can) donnent l’impression qu’elle se divertit copieusement avec le chevalier (Alexis Joly) tout en cherchant à prolonger le jeu galant et sans perdre de vue ses intérêts. Les codes de jeu, proches de la conversation improvisée épousent le rythme de la pensée, les répliques se chevauchent avec des ellipses, des redondances.
Dans le legs les hommes dotés de tous les privilèges sont faibles et lâches, dominés par des femmes intelligentes et fortes, très différentes les unes des autres. Loin de l’amour romantique, pas de pâmoison chez Marivaux, il y a une égalité des sexes dans la relation, les femmes veulent être reconnues pour ce qu’elle sont. La comtesse, riche veuve, n’a pas besoin d’un homme pour subvenir à ses besoins et apprécie sa liberté. Il lui faut donc une bonne raison pour changer de vie et c’est une relation égalitaire qu’elle réclame. Lisette (Jennifer Decker) consent du bout des lèvres à épouser Lépine (le bouillant Baptiste Chabauty). Arriveront-elles, une fois le mariage consommé, à faire grandir ces hommes hésitants et maladroits ? Périront-elles d’ennui ? Marivaux pose ces questions, toujours d’actualité.
Un moment délicieux, joyeux et une langue en soi, celle de Marivaux, que demandez de plus ?

Le legs, texte de Marivaux
Mise e scène d’Aurélien Hamard-Padis
Scénographie : Salma Bordes
Costumes : Claire Fayel
Lumières : Antoine Richard
Photo : © Vincent Pontet
Avec : Julie Sicard, Jennifer Decker, Claire de La Rüe du Can, Nicolas Chupin, Baptiste Chabauty, Alexis Joly
Durée : 1h15
Jusqu’au 8 novembre 2026
Du mercredi au dimanche à 18h30,
Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Carrousel du Louvre
99 rue de Rivoli
75001 Paris
Réservation : 01 44 58 15 15
www.comedie-francaise.fr

