Du 18 septembre au 18 décembre 2026 le cabaret est à la fête. Initiée par le Ministère de la Culture qui depuis deux ans maintenant a inscrit le cabaret dans ses délégations, créant dans le même temps un fonds de soutien au développement de créatures, ces personnages de cabaret ainsi nommés, une Saison Cabaret, évènement se déroulant sur l’ensemble du territoire -y compris les outres-mers – lequel est émaillé de plus de 400 lieux, de diverses envergures, aussi bien en milieu urbain que rural (pour exemple La Sirène à barbe (1) à Dieppe ou Les Grandes Folies à St Julien de Civry, commune de moins de 500 habitants). L’objectif étant de montrer et faire découvrir toute la diversité et la richesse effervescente du cabaret, de sa fabrique aussi, ainsi des costumes et de ses artisans créateurs (chausseurs, plumassiers…). Offrir une visibilité et une (re)connaissance d’un secteur pour beaucoup méconnu, ou porteur de clichés, fédérer aussi les acteurs culturels publics et privés autour d’une programmation montrant toute l’étendue et la diversité d’un art économiquement pour beaucoup fragile, où la précarité pour l’ensemble de ses acteurs est factuelle.

Traditionnel ou contemporain, c’est toute une tradition française et son évolution depuis le 19ème siècle qui est mise en avant. Diversité des projets, diversités des artistes, de la revue de music-hall au burlesque, traditionnel ou résolument contemporain, voire expérimental, avec ou sans plumes, avec ou sans paillette et strass, toujours impertinent et subversif, le cabaret ne cesse de se réinventer, l’indiscipline pour caractéristique en sautoir. Installés ou dans l’urgence, rigoureux ou bordélique ou peu s’en faut, improvisé même, parfois à l’arrache dans son organisation, c’est toujours ce même rapport au public qui le définit, un rapport festif et joyeux, où règne une liberté absolue, où tombent naturellement toutes préventions. Sur scène les corps exultent, mis en avant et fiers de leurs identités fluides car le corps ici est politique, toujours, pieds de nez aux réacs, à la pensée unique d’une époque délétère où la culture en ce qu’elle prône la diversité qui est sa richesse est désormais mis au ban, taxée de wokisme, un terme qui en soit ne veut rien dire sinon vouer aux gémonies ceux qui refusent la norme qu’on aimerait leur imposer. En ce sens le cabaret est aussi un espace de résistance qu’il importe de préserver. Pas sûr que l’initiative ministérielle, culottée en soit et par l’obstination opiniâtre de quelques-uns, amoureux d’un art fragile pour beaucoup de ces artistes, la précarité y règne, soit reconduite après les prochaines élections et ce n’est pas qu’une question budgétaire…

Framboise

 C’est le 19 septembre au Manège de Reims, scène nationale, que les festivités ont commencé. Logique pour une scène nationale qui la première, il y a longtemps déjà, a ouvert grand les portes aux cabarettistes de tout poil, inventifs et précurseurs du cabaret d’aujourd’hui et de demain, offert une résidence à Monsieur K, créateur atrabilaire et subversif du cabaret le Secret puis de la Barbichette, sise désormais à la chaufferie du Moulin-Rouge. Que Bruno Lobé son directeur en soit remercié, pionnier en la chose. Exposition, portes ouvertes, documentaires, initiation au maquillage et à la danse, jusqu’au 18 décembre le Cabaret sort de l’ombre pailletée, l’occasion de découvrir cet univers singulier et ces artistes hors-normes.

Bili Bellegarde, Grand soir, Soa de Muse, Mascare

Au Théâtre de Chaillot, du 24 septembre au 26 septembre, les principaux cabarets parisiens étaient à la parade. Avec pour maîtres de cérémonie, Monsieur K et Martin Dust, ce dernier créateur du cabaret Poussière, installé au Zèbre de Belleville. Il y avait là, du foyer à la salle Gémier, le chahut et le cancan représenté par Le Moulin-Rouge, incontournable depuis 1889, mais aussi La Nouvelle Eve ou encore le music-hall O ! Cesar, héritier du Cesar Palace, une revue toute en plume avec pour attraction ici – tradition du music-hall oblige – le diabolo infernal de Jérôme Coquelle. L’indétrônable Crazy Horse aussi pour deux tableaux somptueux et sensuelles, les corps toujours habillés de lumière et rien de plus.

Pas de cabaret sans dragqueen ou travestis. Madame Arthur, évidemment, iconique et indéboulonnable cabaret depuis 1946, revisité depuis et accouchant de créatures sulfureuses et foutrement trash, mais aussi les transformistes de l’Artishow, cultivant l’art de l’illusion troublante et du pastiche pour incarner les icônes queer de la chanson avec ce je ne sais quoi de vintage, on songe évidemment à feu Michou et ses « michettes » , pionnier en la matière. L’histoire du cabaret a son doyen, Le lapin agile. Cabaret montmartrois, ici c’est la chanson française, la poésie et l’humour, sans micro et sans façon. Ce lieu exigu, resté dans son jus, sauvé des promoteurs par Aristide Bruant, vit passer la bohème artistique montmartroise, de Picasso à Lolo, l’âne de l’âme de ses lieux et peintre à ses heures pour un canular resté célébre, reste encore une pépinière de talent. Y débutèrent Rina Ketty, Jean-René Caussimon, Georges Brassens, Claude Nougaro… Ce soir à Chaillot il y avait la divette Carole Poulain*, la chanteuse-accordéoniste Justine Jérémie et Frédéric Thomas pour des reprises de Bruant, bien évidemment, mais aussi leur propre répertoire. Non moins méconnu, La main au panier, le cabaret de Michel Forever, chanteur bondissant à vous donner le tournis qui vous chante Claude François, oui, mais à sa manière quelque peu fantasque. Autre univers, singulier celui-là, et dont nous avons souvent chroniqué les créations, Les Sea Girls soit Prunella Rivière, Delphine Simon, Judith Rémy, unies comme les cinq doigts de la main moins deux. Music-hall dézingué et revisité, mâtiné de cabaret, toujours dans l’autodérision, un humour ravageur et grinçant, elles ont un talent monstre, l’imagination débridée et une véritable folie.

Justine Jeremie, Carole Poulain

Le burlesque était représenté par Les Meneuses (2), Maud Amour en tête qui en fut l’initiatrice, où les grandes figures de music-hall et de cabaret d’hier, Zizi Jeanmaire ou Joséphine Baker, inspirent ces flamboyantes créatures, glamours et sophistiqués. Inspirent certes mais les codes sont détournés sans jamais les parodier, avec une bravache irrévérence, ne s’excusant pas de provoquer, bien au contraire. Venus noire, cabaret afro-queer fondée par Michelle Tschbola, où le regard sur les corps noirs, objets de fantasmes coloniaux inconscients, sont dénoncés pour se réapproprier leur histoire, façonner une mythologie contemporaine, devenir les sujets de leur propre récit réinventé, loin de tous clichés. Ici encore le corps est politique, forcement politique, qui accuse sans ambages sa liberté d’être et sa représentation affranchie des regards à travers des rites corporels. Autre cabaret d’importance, La Bouche (3), désormais itinérant depuis leur expulsion par la préfecture de police de leur cabaret de la porte de Clignancourt – où l’on croirait par cet acte judiciaire se perpétrer une ancienne tradition-. La Bouche, cabaret lesbien revendiqué, crée et animé par quatre créatures, Bili Bellegarde*, Mascare, Soa de Muse et Grand soir. Ces quatre-là portent ici la parole de Monique Wittig aussi bien que de Céline Dion. L’expérience personnelle , leurs convictions sont les matériaux de ce cabaret politique et limite punk où la parole, poétique souvent, est foncièrement libre. C’est opinément que Mascare rappelle ici l’inscription au fronton du Palais de Chaillot, un texte de Paul Valery : « Il dépend de celui qui passe que je sois tombe ou trésor, que je parle ou me taise, ceci ne tient qu’à toi, ami n’entre pas sans désir ». On ne saurait mieux résumer l’esprit qui les anime, si ce n’est celui du cabaret en général.

1) La Sirène à Barbe sera mis en scène par le chorégraphe Olivier Dubois du 11 au 18 décembre au Carreau du temple (www.lecarreaudutemple.eu)

2) Les Meneuses officient une fois par mois au Théâtre Les Etoiles (www.etoiles.paris/evenement/les-meneuses/)

3) La bouche fusionne avec le Velvet Creepers de Berlin le 9 octobre au Carreau du temple (www.lecarreaudutemple.eu)

* https://unfauteuilpourlorchestre.com/les-mots-damour-par-carole-poulain-et-yael-rasooly-au-lapin-agile/

*https://unfauteuilpourlorchestre.com/champs-libre-a-bili-bellegarde-au-jardin-des-tuileries-festival-paris-lete/

Pour tous renseignements sur la saison cabaret du Ministère de la Culture :

www.saisoncabaret.culture.gouv.fr

photo : © Say Who / Ayka Lux, ©ThéâtreChaillot