Voilà un plaisir quelque peu régressif, délicieusement vintage. Potiche de Barillet et Grédy, crée pour et par Jacqueline Maillant, La Maillant. Rôle repris aujourd’hui par Clémentine Célarié dans une mise en scène de Charles Templon qui ne renouvelle pas le genre, tant pis.
Madame Suzanne Pujol, épouse et mère modèle, toute dévouée, parfaite femme au foyer mène une vie bien rangée entre confitures et petits poèmes. Mais quand Monsieur Robert Pujol, patron austère d’une entreprise de parapluie, se voit contraint de lui céder les rênes de l’entreprise, un malaise cardiaque provoqué par une grève ouvrière, Suzanne se révèle très vite une cheffe d’entreprise efficace, innatendue à l’opposé des méthodes de son mari. Une émancipation peu goûtée par monsieur Pujol d’autant plus que cette chère Suzanne est épaulée par le maire et député de gauche de la commune. Mais monsieur Pujol n’est pas au bout de ses surprises.
Boulevard gentiment féministe, oui mais contextualisons, et satire de la bourgeoisie des trente glorieuse, c’est une comédie écrite au cordeau, efficace, comme Barillet et Grédy, en excellent artisans du genre, pouvaient en écrire, pièces sur mesure pour de forts caractères, monstres sacrés, des comédiens et comédiennes, les Maillant, Pacôme, Desmaret, Le Poulain, Jean-Jacques ou Michel Roux, rompus à cet exercice bien plus difficile qu’on ne le pense. C’est donc avant tout un théâtre de comédiens avec lesquels nos deux auteurs pouvaient faire passer la satire cuisante des mœurs bourgeois de leur temps, comédie humaine entre pathétique et humanité, sauvée du ridicule par ces interprètes choisis. Comme avant eux les auteurs Feydeau ou Labiche, plus tard Lenormand ou encore félicien Marceau…
Charles Templon n’innove pas, sa mise en scène est classique, la scénographie de même, et paraîtrait démodée et plan-plan malgré un rythme d’enfer mené tambour battant s’il n’y avait l’allant et la forte complicité des comédiens, un casting impeccable, qui sur le plateau donnent le meilleur d’eux-mêmes et des dialogues ciselées et des joutes verbales font leur miel. Dans la salle, le rire fuse en toute logique.
Mais on aurait aimé un pas de côté dans la mise en scène qui revisiterait ou renouvellerait le genre, jouant avec les codes, comme Michel Fau s’emparant des classiques du Boulevard dans une entreprise volontaire – qui est aussi un bel hommage – de déconstruction soulignant l’artifice et la convention du genre. Si les portes ne claquent pas ici, il règne sur le plateau une énergie, une complicité évidente qui sauve l’ensemble. Les comédiens ne sortent certes pas des figures imposées et restent dans les clous bien plantés de la convention. Clémentine Célarié est parfaite en Suzanne, idoine même, et qui malgré un manque d’abatage (foutue mémoire encombrée de référence – Maillant toujours- et vous oblige à la comparaison qui pourtant n’est pas raison) s’en sort avec les honneurs offrant à ce personnage sympathique une certaine sensibilité qui nous attache à elle. S’il y avait un gag à noter la concernant, illustrant sa position de femme au foyer, c’est bien ce costume qui la voit se confondre avec le canapé et les coussins, même tissus, même motif. Mais la révélation vient de Paloma (Hugo Bardin) dans le rôle de l’efficace secrétaire Nadège. Paloma, dragqueen qui fait montre d’un vrai caractère comique, un tempérament hors-norme et d’une sacrée personnalité. L’humour queer et l’extravagance explosive d’une créature au service d’un personnage « classique » de boulevard il fallait y penser et sans doute est-ce là le petit truc en plus qui fait qu’on ne lâche pas l’affaire. Paloma ne fait pas le show, non, un sens de la troupe certain, mais elle assure grave, jouant en sourdine des codes du dragshow qu’elle transpose habilement au boulevard. Ces messieurs, Jérôme Pouly en tête, sont irréprochables, chacun à leur manière, mufles ou pleutres, qui eux non plus ne dérogent point à la tradition.
Etrange sensation quand même de retrouver, avec une certaine nostalgie dont on se défend à peine, ce plaisir régressif, disions-nous, d’un temps révolu, celui d’au « Théâtre ce soir » qui nous collait au poste de télévision le vendredi soir où, provinciaux que nous étions, nous découvrions le théâtre et le goût du théâtre qui nous interdit aujourd’hui toute condescendance envers ce théâtre lequel,et quoi qu’on en pense, a lui aussi ces lettres de noblesses. Peut-être est-là la seule ambition de Charles Templon, de retrouver ça, cette nostalgie, et ce n’est pas si mal.

Potiche, texte de Barillet et Grédy
Mise en scène : Charles Templon, assisté de Félix Beaupérin
Lumières : Denis Koransky, assisté de Mathilde Monier
Décors : Nicolas Delas
Costumes : Emmanuelle Youchnovski, assisté de David Rossini
Création sonore : Côme Ranjard, Benjamin Siksou, Camille Vitté
Perruques : Dorian Doll
Photo : © Tanguy
Avec Clémentine Célérié, Philippe Uchan, Hugo Bardin sous les traits de Paloma, Jérôme Pouly, Benjamin Siksou, Alexie Ribes et Valmont Folcher.
Paloma sera remplacée dans le rôle de Nadège par Kameliya Stoeva sur toutes les représentations (sauf les dimanches) du 4 au 14 mars inclus.
Jusqu’au 30 avril 2026
A 21h, 16h & 21h le samedi, 17h le dimanche
Relâche le lundi
Théâtre Libre
4 boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Réservation : 01 42 38 97 14

