Le 12 février 2026, le parlement européen votait une résolution, non contraignante, « soulignant l’importance de la pleine reconnaissance des femmes trans comme femmes, en notant que leur inclusion est essentielle à l’efficacité de toute politique d’égalité de genre et de lutte contre les violences. » Une résolution qui résonne fortement devant la performance de Living Smile Vidya, actrice et clown, femme et activiste trans, indienne, née garçon dans la caste dalit du sud de l’inde, caste des intouchables, de ceux « qui curent avec leurs mains les fossés puants. » C’est ce parcours singulier, de l’inde à la Suisse où, réfugiée, elle réside désormais, qu’elle nous raconte. Un solo sur la transidentité où l’intime et le politique ne vont pas l’un sans l’autre. Living Smile Vidya n’édulcore rien de son parcours traversé de violence pour exister en toute liberté. Une vie réinventée pour être digne ,chantée, dansée, jouée, interpellant le public qu’elle accueille et met dans sa poche dès son entrée. Comédie musicale aux contours lâches et performance culottée où le corps jeté dans la bataille est un enjeu politique, central, l’affirmation crâne de soi, la fierté d’être, envers et contre tout. Rien pourtant de misérabilisme ni de pathos dans l’évocation de son parcours. Living Smile Vidya a pour arme redoutable un humour acéré, pour répondant une ironie mordante. Déjà le nom qu’elle s’est choisie, Living Smile, ne doit rien au hasard qui fait montre d’une résilience à tout épreuve, d’un courage et d’une volonté que rien ne semble pouvoir atteindre.
Déboulant sur le plateau, en passant par les gradins, un vieux sac imprimé du drapeau suisse, elle pose aux spectateurs les mêmes questions qui lui furent posées par le service d’émigration helvète. « Avez-vous des enfants ? Etes-vous enceinte ? Etes-vous célibataire ?.. » Questions intrusives que subit tout réfugié pour justifier de son existence, critique en filigrane d’une politique migratoire contestable où l’obtention, rare, d’un logement est une victoire contre la précarité. Puis retour en inde où vêtue d’un sari elle convoque sa sœur et l’incompréhension de sa famille devant sa transition. Encore moins devant cette volonté d’être femme dans une société fortement patriarcale. Une transition dont Living Smile Vidya détaille les conditions parfois sordides. La mendicité dans les rues pour se payer une opération illégale et qui tient de la boucherie, les séquelles médicales, psychologiques et sociales. Un corps mutilé, des viols, un cyberharcèlement transphobe, l’alcoolisme, l’exil et la précarité en Suisse. De tout cela qu’elle ne balaye pas d’un revers de main mais qu’elle narre avec un humour bravache avec pour mantra : « Freedom ». On est bluffé, admiratif de tant de détermination. Et sur l’écran, à cour, est projetée les étapes de cette vie, de ces vies multiples, archives faites de photos qui la voit tout sourire, de publications sur son Instagram qui la voit combattante et combative répondre magnifiquement aux menaces de morts d’activistes tamouls, et puis cette carte d’identité qui lui réassigne son genre obtenu de haute-lutte. Il n’y a aucun sujet tabou pour Living Smile Vidya qui parle en toute franchise de sa sexualité, d’une reconstruction mammaire enfin réussi, de sa vaginoplastie et de son organe génital qui ne peut « que pisser », de ce corps marqués de cicatrices… En exhibant ce corps devenu performatif, en se le réappropriant, elle désamorce ainsi tout attaque sur celui-ci et de sa condition.
Rien n’est simple pourtant pour une artiste en exil, aussi reconnue soit-elle, où la précarité vous mord toujours les talons. Alors en conclusion décapante, Living Smile Vydia fait de la scène et de cette performance une bande démo caustique pour un casting éventuel. « Engagez moi ! » dit-elle au public. Puisqu’elle parle tamoul, anglais, allemand et français, joue, performe, chante, danse et représente une minorité sexuelle à l’heure de l’inclusion revendiquée, elle a toute les chances de son côté affirme-t-elle avec autodérision. Et de faire une démonstration, une fausse pub pour un parfum « fuckable ». Voilà qui, derrière l’humour, est subtil et malin, affirmant en creux et malgré une reconnaissance et une appétence aujourd’hui du théâtre public et des festivals pour ce genre de performance considérée comme politique au sens large que rien n’est acquis aux artistes issus de minorités revendiquées. Introducing Living Smile Vidya accuse donc une émancipation et un combat pour une égalité des chances exemplaires, y compris artistique, mais qui affirme dans le même temps sa fragilité et ses limites. Reste la métamorphose d’une chenille affamée en papillon, c’est elle qui le dit, signant la réussite d’une vie de combat, menée sans concession pour être soi-même, en toute liberté. Une création forte, indispensable.

Introducing Living Smile Vidya, conception, mise en scène et jeu : Living Smile Vidya
Accompagnement et dramaturgie : Marcel Schwald
Mentorat artistique : Béatrice Fleischlin
Création son, design vidéo et animation : Moritz Flaschsmann
Direction technique et lumières : Thomas Kholer
Costumes : Diana Ammann
Son : Silvan Koch
Voix (vidéo) : Suzi Feliz Das Neves
Surtitrage : Anton Kuzema
Photo : © Ronja Burkard
Vu au Carreau du Temple le 19 février
Carreau du Temple
2 rue Perrée
75003 Paris
Réservation : 01 83 81 93 30
billeterie@carreaudutemple.org
pour la programmation du Festival Everybody : www.carreaudutemple.eu

