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Coronis, de Sebastián Durón, mis en scène par Omar Porras, Opéra Comique

Fév 16, 2022 | Commentaires fermés sur Coronis, de Sebastián Durón, mis en scène par Omar Porras, Opéra Comique

 

© Stefan Brion

 

ƒƒƒ article de Emmanuelle Saulnier-Cassia

Coronis est un enchantement. Courez-y ce soir ou demain ! De l’orchestre aux décors en passant par les voix, les danseurs-acrobates et la mise en scène, tout est ravissement. L’inspiration mythologique (les Métamorphoses d’Ovide offrent une suite moins réjouissante au destin de l’héroïne), mêle la légèreté et le burlesque au tragique dans un rythme endiablé.

Coronis n’est pas le nom d’un nouveau variant, mais celui d’une zarzuela expurgée de partitions délaissées du XVIIIe, que le compositeur espagnol Sebastián Durón composa et fit jouer devant Philippe V, le jeune roi d’Espagne (petit-fils de Louis XIV) à Madrid pour son anniversaire en 1705. L’œuvre n’a pas été redécouverte afin de conjurer en musique la pandémie trois siècles plus tard, car avant d’être jouée à l’Opéra-Comique à Paris, elle a été recréée pour la première fois par le Théâtre de Caen en 2019, même si l’on ne peut s’empêcher de faire des rapprochements (encouragés par des clins d’œil lors de la représentation et par la connaissance de la descendance de Coronis – Esculape…).

Coronis est le nom d’une nymphe convoitée par deux Dieux, Neptune et Apollon, qui vont se faire une guerre sans merci, quitte à tout anéantir par les eaux ou le feu sur leur passage, en l’espace de deux journées (Actes) et cinq tableaux, afin d’être le vainqueur de cette conquête amoureuse, que l’on peut voir aussi comme une illustration allégorique d’une victoire politique, celle d’un roi solaire face aux puissances étrangères arrivant par la mer et voulant se saisir de la « corona ».

Le genre lyrique ibérique de la zarzuela est une forme d’art total avant l’heure, spectacle pastoral mêlant le théâtre à la danse, les arias (notamment sous forme de lamentos) aux chansons populaires en forme de monologues (tonadas) ou de chœurs à quatre voix (guatros). La musique est résolument baroque, avec une mise en valeur des guitares aux côtés des autres instruments à cordes traditionnels et une présence remarquée et insolite (pour les non spécialistes – rares – des zarzuelas) des castagnettes. La distribution est presque exclusivement féminine, dans la tradition du genre et de l’époque qui ne laissaient chanter les hommes qu’à l’Église et laissait donc aux femmes la possibilité de se travestir pour enrôler des figures masculines. Seul Protée est chanté par un ténor, tandis que les Dieux à grands renforts de maquillages et costumes extravagants sont incarnés par des sopranes. Incombe à une autre soprane le rôle-titre qui va comme un gant à Marie Perbost, virevoltante, audacieuse, enjouée, cabotine et étincelante. Les guatros commentent chaque scène, accompagnés par des danseurs-acrobates qui multiplient des prouesses de souplesse et légèreté, par des apparitions en front de scène. La tête de l’un d’eux (merveilleux David Cami de Baix), mi lutin, mi bouffon, observe, avec facétie, avant le spectacle les spectateurs en train de s’installer dans la salle Favart, absolument comble le soir de la première.

Toute la distribution excelle aussi bien dans le chant que dans le jeu, l’expressivité étant particulièrement exigeante et requise dans cet univers enchanté. Un moment de grâce tout en délicatesse semble même suspendre le temps sur le plateau l’espace d’une ou deux minutes dans la scène 2 de la deuxième journée (« Laissez mes pleurs dire ma peine / Laissez mes pleurs dire ma douleur »). Ce passage mériterait à lui seul le déplacement, mais fort heureusement, il existe au cours des deux heures de représentation tant d’autres raisons de se réjouir et de sourire durant ce spectacle si exaltant.

La mise en scène d’Omar Porras respecte, pour le meilleur, tous les canons esthétiques qui seront ceux un peu plus tard des féeries : du merveilleux, du plaisir, de la magie, de l’exubérance, du comique. Les hauteurs sous les cintres sont exploitées pour laisser la place à des décors spectaculaires, parfois presque fantasmagoriques d’Amélie Kiritzé-Topor, et produire des effets surprenants en particulier les feux d’artifice, qui inondent régulièrement le plateau d’une lumière qui devient enchantement, notamment à chaque apparition d’Apollon, ou à la seule commande gestuelle de Protée.

L’orchestre est à l’image de l’élégance de son chef, Vincent Dumestre, toujours en alerte avec grâce, les violonistes dansant quasiment en harmonie avec les vagues virevoltantes de Neptune, les contretemps des percussions parfaitement contrôlés par Pere Olivé en euphonie avec les guitares et théorbe dans un délicieux intermède ou en écho aux orages et à la folie incendiaire d’Apollon.

Coronis est un ravissement pour les amateurs de beau, de vie, se délectant des effets des artifices qui n’ont d’autre but que celui du plaisir visuel et auditif, mais qui savent aussi distinguer le vrai du faux, le visible de l’invisible sans perdre de vue que ce qui est invisible n’est souvent que ce que l’on refuse de voir.

 

© Stefan Brion

 

Coronis, de Sebastián Durón

Direction musicale : Vincent Dumestre et l’orchestre Le Poème Harmonique

Mise en scène et chorégraphie : Omar Porras

Décors : Amélie Kiritzé-Topor

Costumes : Ateliers MBV Bruno Fatalot

Lumières : Mathias Roche

 

Avec :

Marie Perbost (Coronis), Isabelle Druet (Triton), Cyril Auvity (Protée), Anthea Pichanick (Ménandro), Victoire Bunel (Sirène), Marielou Jacquard (Apolo), Caroline Meng (Neptuno), Stéphane Olry (Marta et ensembles vocaux), Eugénie Lefebvre (Iris et ensembles vocaux)

Danseurs et acrobates : Alice Botelho, David Cami de Baix, Elodie Chan, Caroline Le Roy, Ely Morcillo, Michaël Pallandre

 

Durée 1 h 50 (sans entracte)

Jusqu’au 17 février 2022

A 20 h

 

Opéra-Comique

1 Place Boieldieu, 75002 Paris

www.opera-comique.com

 

 

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