Il est des créations qui résistent à toutes critiques. Parce que ce qui ce dit là, sur un plateau, est de l’ordre de l’innommable, de l’impensée. Nulle dramaturgie ne peut en venir à bout qui résisterait aux faits énoncés, nulle métaphore ne peut rendre compte d’une réalité tangible et sidérante. Silence, ça tourne est de celles-là. Un travail de mémoire factuel ouvrant sur une réflexion plus large, sur la transmission et la réitération, les bégaiements tragiques de l’Histoire.

1976, en pleine guerre civile libanaise, le camps des réfugiés palestiniens de Tal el-Zaatar, au nord de Beyrouth, est assiégé par les milices de la droite chrétienne maronites, soutenue par la Syrie de Hafez al-Assad, par l’armée libanaise et les conseillers de l’état d’Israël qui les arment. Après deux mois de siège, le 11 août les palestiniens du camps se rendirent suite à un accord qui prévoyait l’évacuation par la Croix-Rouge Internationale de l’ensemble des habitants, combattant compris. Le 12 août les milices chrétiennes entrent dans le camps de Tal el-Zaatar et massacrent la population par balles, grenades et armes blanches. Chrystèle Khodr a rassemblé témoignages et archives vidéo dont elle a extrait uniquement le son. Pas d’image pour évacuer volontairement tout spectaculaire, tout voyeurisme et ne se concentrer que sur la force des récits ainsi mis à nu. Au centre de cette documentation rassemblée, un formidable travail d’archive – souvent inédites ou oubliées – qu’il faut saluer, le témoignage d’une infirmière suédoise Eva Hamad, femme engagée travaillant au sein du camp et grièvement blessée, interrogée sur son lit d’hôpital par Anders Hasselbohm, grand reporter de guerre, qui fut le premier étranger à dénoncer les exactions commises à Tal el-Zaatar. Ou encore celui de Jean Hoefliger, ancien responsable de la Croix-Rouge internationale, acharné à sauver les civils du camp. D’autres témoignages vous glacent tout autant comme celui du fondateur des phalangistes, ancien sportif, fasciné par les Olympiades de Berlin en 1936, se reconnaissant implicitement en les jeunesses hitlériennes, osant affirmer que son parti est le seul parti démocratique de tout le Moyen-Orient. Ou encore celui de Bachir Gemayel, à la tête de la milice chrétienne, organisant une visite guidée du camp au lendemain du massacre et se félicitant ouvertement de cette épuration… Ce que l’on entend aussi, tout aussi bouleversant, c’est la vie quotidienne dans ce camp où « une goutte d’eau vaut une goutte de sang » – un slogan phalangiste – où malgré la faim, la soif et les snippers, vivre c’est résister. Chrystèle Khodr raconte, transmet mais se refuse à toute démonstration dramatique. « Je ne me laisserai émouvoir par aucune des histoires que je raconterai. J’ai déjà été assez ému avant de monter sur scène, maintenant il est temps que je raconte. » dit-elle en prologue. Et cette neutralité jamais prise en défaut dans l’énoncé de ces récits, dans l’écoute même des archives sonores, il ne peut en être autrement, est une des forces de cette création, de ce devoir de mémoire. C’est à nous qu’elle donne la responsabilité de comprendre, de juger, par les faits, rien que par les faits et dont la conclusion est sidération : deux mille morts, mille cinq cent disparus, six mille blessés, principalement des femmes et des enfants. La guerre du Liban, qui n’en finit pas, la tragédie de Gaza, qui n’en finit plus, le Moyen-Orient qui s’embrase, la collusion ou la cécité volontaire des états occidentaux, ne sont que la répétition d’un même depuis 1948 et la Nakba sans fin et tragique des palestiniens ; la question que pose Chrystèle Khodr et dont nul ne donne la réponse ni apporte la solution c’est : pourquoi et comment vivre avec ça ? C’est en cela que nous sommes au-delà du simple documentaire parce que c’est aussi notre présent, au vu de notre actualité, qui est interrogé sans détour. La fragilité des bandes magnétiques qu’elle déroule au fil de son récit formant bientôt une toile arachnéenne, l’unique métaphore, le seul geste théâtral, affirme de l’importance du témoignage et de sa conservation, de sa transmission au tribunal de l’Histoire. Aucun des acteurs du massacre de Tal al-Zaatar ne fut jugé.

Silence, ça tourne, écriture et jeu Chrystèle Khodr

Mise en scène : Nadim Deaibes et Chrystèle Khodr

Scénographie et lumières : Nadim Deaibes

Son : Ziad Moukarzel

Jusqu’au 18 mars, à 20h

Le samedi à 18h, relâche le dimanche

Théâtre de la Bastille

76 rue de la Roquette

75011 Paris

Réservations : 01 43 57 42 14

www.theatre-bastille.com

Tournée :

20 mars 2026 : Théâtre Joliette, Marseille

11 juin 2026 : Festival Ôrizons, Périgueux

17 octobre 2026 : Théâtre des 13 vents, Montpellier

27 ou 28 novembre 2026 : Théâtre Jean-Vilar, Vitry-sur-Seine

2 et 3 février 2027 : Comédie de Reims, dans le cadre de Faraway