Tirets, blancs, suites de mots, chiffres, brisures, syncopes, blocs d’écriture compacts, le flux irrépressible de la maladie mentale poussa Sarah Kane au suicide, elle dont l’écriture hors-la-loi bouscula les frontières entre forme et fond. 4.48 Psychose, œuvre posthume, met en scène une jeune femme psychotique qui, dans un monologue poétique entrecoupé de moments d’échanges avec un psychiatre anonyme, projette de se suicider à 4 h 48. Selon Virginia Woolf, autre suicidée, la psychose arrive comme une vague qui se lève puis retombe et un écrivain n’est pas celui qui exprime sa pensée mais celui qui pense par phrases. Sisyphe dû tenir debout, Sarah Kane, sans illusion sur l’issue du combat déclara : « J’écris pour moi, rien à foutre des autres, je n’ai jamais écrit que pour sortir de l’enfer et ça n’a jamais marché ».
Son langage est intrinsèquement théâtral, c’est une convocation : « Regardez moi disparaître / Regardez moi / Regardez moi / S’il vous plaît levez le rideau ». Et nous sommes là, présents, face à Sandrine Bonnaire, trouée, décollée, dépeuplée, vidée, aspirée dans le trou noir de la dépression mais tendue de rage intérieure, vivante. Elle fait face dents serrées, poings raides et c’est peu de dire qu’elle est formidable. Avec elle, la discontinuité formelle de l’auteur devient partition rythmique, blancs du silence, noir des mots, ombres menaçantes des parenthèses, éclair aveuglant des ritournelles « Brille scintille cingle brûle tords serre effleure cingle brille scintille cogne ». La comédienne, entre instantané et maîtrise, perte de soi et contrôle, traverse ce rôle en toute innocence, confiante en son metteur en scène Jacques Osinski, qui respecte le vœu de l’auteur, renoncer à toute forme de mise en scène pour laisser la place à l’image, au langage. Le chemin de croix, à partir de la douleur, est mis en espace dans un rai de lumière.
Elle arrive au milieu de la scène en débardeur noir et jeans, plantée sur ses deux jambes, les bras rivés au torse, les paumes désynchronisées. Contrevenant à ce qu’une « bonne diction » apprend à maîtriser, elle psalmodie par instant, laboure bloc après bloc chaque séquence d’un collage fragmenté. Assise, puis couchée, elle écoute son psychiatre, à l’écran en fond de scène, tenter de la ramener vers la terre ferme : « Mais vous avez des amis. – Un long silence – Vous avez beaucoup d’amis. Qu’offrez-vous à vos amis pour qu’ils soient un tel appui ? ». Il n’y aura pas de réponse à cette question réitérée tout au long du monologue. Comment le pourrait-elle quand elle voit avec effroi son intelligence sombrer, terrifiée par les médicaments, « la lobotomie psychique ». La liste des substances en -ine, -one, -ide qui font grossir, maigrir, grossir de nouveau s’affiche, Aripiprazole, Olanzapine, Risperidone, Quétiapine, Amisulpride, 4 h 48 c’est aussi l’heure où l’effet des drogues s’estompent.

On voit un esprit disparaître doucement dans une ultime supplique « Regardez moi, levez le rideau s’il vous plaît ». Sarah Kane fut retrouvée pendue avec ses lacets de chaussures dans les toilettes d’un hôpital, elle avait 27 ans. Un grand texte porté par une grande comédienne et aux saluts, le sourire éclatant de Sandrine Bonnaire.
4.48 Psychose, de Sarah Kane, est publié aux éditions L’Arche, dans une traduction de Vanasay Khamphommala
Mise en scène : Jacques Osinsky
Lumières : Catherine Verheyde
Dramaturgie : Marie Potonet
Avec : Sandrine Bonnaire et la participation de Frédéric Leidgens
Durée : 1 h 15
Jusqu’au 15 novembre, du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 15h
Théâtre de l’Atelier
1, place Charles Dullin
75018 Paris
Réservation : 01 46 06 49 24
www.theatre-atelier.com

