Lexicon s’affiche avec l’étrange prescience de son titre. Les sept nouveaux contes de la compagnie catalane El Conde de Torrefiel se prescrivent au futur antérieur par un travail d’anticipation qui n’en demeure pas moins ancré dans notre angoissant présent. Entre grimoire magique, pêle-mêle énigmatique, et table des lois à venir, Lexicon produit avec un aplomb sarcastique une remarquable explicitation des potentialités du medium théâtral soumis aux coups de boutoir de l’affolante fuite en avant technologique.
Passant de l’observation par une narratrice depuis sa fenêtre d’un groupe d’artistes en vis-à-vis travaillant à une reproduction d’une peinture de Basquiat (I. Basquiat), au discours impertinent de l’écrivain Enrique Vila-Matas pour sa réception à l’Académie Française, osant d’emblée le fameux « Je préfèrerais ne pas » de Bartleby avant de laisser discourir une marionnette disant pis que pendre du langage (II. Enrique Vila-Matas), puis continuant par le songe étrange d’une femme au moment où elle s’endort au volant de sa voiture (III. La vie est un songe), Lexicon s’invite ensuite à la documenta de Kassel où deux touristes espagnoles assistent à deux performances dont la première exhibe un homme nu, testicules et verge soigneusement escamotés dans le pli de l’aine, brandissant une baguette bien française en guise d’épée ou de sexe, et proposant dans un geste de recueillement artistique de venir à genoux lui croquer le pain (IV.). Les trois derniers contes accéléreront la trajectoire futuriste du spectacle avec d’abord le récit de la projection à Cannes d’un film permettant à chaque spectateur de voir sur grand écran ses propres souvenirs inconscients (V. Paradise), puis une conversation qui se sera tenue dans l’espace dans 4000 ans (VI. Conversations galactiques), avant d’assister enfin à une soirée théâtrale dispensée par cinq robots débitant leurs textes empruntés aux humains dans une incohérence totale (VII. La guerre est la paix).

Si l’actualité, à l’heure de l’effraction par l’IA du monde de l’édition, est au rappel du contrat moral entre auteur et lecteur, El Conde de Torrefiel met à l’épreuve ce qui rend possible l’expérience théâtrale jusqu’à son point de rupture. Le théâtre n’impose aucun contrat moral, mais il est un lieu de conventions entre artistes et spectateurs. A la manière d’une démonstration par l’absurde, Lexicon nous fait vivre la mort du théâtre avec cet ultime alignement de têtes en latex glabres et identiques fichées au bout d’une tige, déblatérant mécaniquement des propos ineptes.
A contrario, et c’en est profondément réjouissant, cet art du vivant a besoin de peu pour exister, il peut même s’abstenir de représenter quand il est porté par la simple voix d’un acteur (telle une voix off), comme c’est le cas pour les premiers contes, narrant une intrigue, décrivant une situation ou partageant une pensée, l’œuvre théâtrale se formant alors dans l’esprit du spectateur en charge de recoller les morceaux épars de réel, éclatés entre ce qu’il voit et ce qu’il entend. La poésie du théâtre réside exactement dans l’écart possible entre ce que l’on voit et ce que l’on comprend. C’est même ce hiatus qui est à la source des émotions les plus bouleversantes. Et c’est probablement là que les « non intelligences artificielles » achopperont indéfiniment. Ainsi du premier conte, contemplatif à souhait, mettant en abîme la position du regardeur entre nous spectateur et la narratrice, elle-même observant et commentant la toile en train d’être peinte. Se superposent, à la manière de couches de peinture, le récit de ces personnes reproduisant un tableau de Basquiat (incluant un crâne noir), les pensées intimes et vagabondes de la narratrice mais aussi, enfin, les propres pensées folâtres du spectateur de l’Odéon. Tout cela se bousculant et se nouant avec vitalité.
Lexicon est un spectacle à entrées multiples, complexe, conceptuel et prosaïque à la fois, roublard avec truculence, et qui toujours esquive l’esprit de sérieux sans pourtant se départir de son air. S’appuyant sur des formes plastiques puissantes (qui ne sont pas sans évoquer le travail de Romeo Castellucci), l’œuvre aux sept visages mord au cœur du spectaculaire avec une ironie acide. Si le monde de l’art contemporain y est particulièrement croqué, et cruellement, l’ensemble converge dramaturgiquement sur la question du langage. Sa proximité servile avec le pouvoir, son effacement dans l’art contemporain comme une anticipation d’un futur où il ne serait plus, chaque être se réduisant alors à sa seule intériorité, sans plus aucun partage, se repassant en boucle le film des images-fantômes accumulées dans sa vie, ou bien enfin ce langage déshumanisé, simple marchandise trimballée et manipulée par des mâchoires robotiques. La brillance de Lexicon est celle d’une vanité qui peut séduire autant qu’elle terrifie.

Photos de l’article : © Bárbara Sánchez Palomero (photos 1 & 3) @ Mario Zamora (photo 2)
Lexicon
Mise en scène, texte, dramaturgie : Tanya Beyeler, Pablo Gisbert
Scénographie : Isaac Torres, El Conde de Torrefiel
Lumière : Andrea Forlenza
Costumes, masques, accessoires : Mireia Donat Melús
Conception sonore : Rebecca Praga
Son : Uriel Ireland
Vidéo : María Antón Cabot, Carlos Pardo
Robotique : José Brotons Pla
Assistanat mise en scène : Roberto Baldinelli
Assistanat costumes : Javier Muñoz Pérez
Traduction : Marion Cousin
Production, administration : Ursula Vandenberghe
Direction technique : Isaac Torres
Production exécutive : CIELO DRIVE SL
Production : Centro Dramático Nacional – Madrid, Odéon Théâtre de l’Europe, Festival d’Automne – Paris, Teatre Lliure – Barcelone
avec le soutien à la production de l’ICEC – Generalitat de Catalunya
spectacle présenté en coréalisation avec le Festival d’Automne
dans le cadre du Festival d’Automne
Durée : 2h15
du 2 au 16 octobre 2026, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 15h, relâches les lundis
Odéon – Théâtre de l’Europe
Ateliers Berthier
1 Rue André-Suarès, 75017 Paris
Réservation : 01 44 85 40 40

