Denis Podalydès signe une mise en scène du Cid d’un classicisme absolu qui n’est en fait qu’un trompe-l’œil et s’avère paradoxalement d’une grande modernité, d’une beauté sans apprêt, dépouillée et lumineuse. Privilégiant l’épure sèche et la théâtralité dans sa plus simple expression, la beauté irradiante du vers cornélien, il met à nu les sentiments contradictoires des personnages – le dilemme cornélien -, déchirure exacerbée et portée ici à son incandescence. Cette tragi-comédie, scandaleuse en son temps, traversée d’énergie irrépressible, d’excès, de ruptures abruptes, de retournements invraisemblables, portée par la toute-puissance d’un vers sublimant la réalité, exhaussant jusqu’au paradoxe les passions contrariées. Un vers où l’oxymore et la litote contournent la bienséance et avoue l’inavouable d’un trait tranchant et précis, d’une concision qui confine à la grandeur. L’amour de Rodrigue et de Chimène, le sacrifice de l’Infante, cette balance continue entre le devoir et l’amour, la raison d’état et la déraison de la passion amoureuse, Denis Podalydès le porte à son acmé, et brillamment. Le vers est libéré du carcan classique et compassé où trop souvent on l’enferme et le calcifie pour être ici le cœur-battant de sentiments fébriles et ardents d’une vie bouleversée tout soudain, éprouvée par la douleur d’aimer et du deuil obligeant à la perte, impossible et douloureuse, d’un amour engagé. Denis Podalydès n’efface pas pour autant la forte théâtralité exacerbée de cette pièce bien moins sombre qu’on ne le pense, au-delà du vers et des sentiments qu’il véhicule, soulignée à raison par une scénographie signée Eric Ruf, un dispositif fluide qui n’arrête jamais la narration et sa dynamique d’un tableau à l’autre, laquelle avec discrétion rappelle les théâtres de tréteaux. Nous sommes sur une scène qui n’oblitère pas l’ombre des coulisses. Denis Podalydès incidemment rend hommage au théâtre et à ceux qui l’exerce, les comédiens, dirigés dans cette affaire avec maestria. La troupe du Français ici à son meilleur dans l’ excellence de sa pratique.
N’attendons pas ici un Rodrigue héroïque comme on l’entend ordinairement. Benjamin Lavernhe est tout simplement magistral et bouleversant qui ne devient le Cid qu’après sa victoire contre les maures. Rodrigue, avant cela, après cela aussi, se révèle à lui-même et le combat qu’il mène est avant tout contre lui-même, et là est sa grandeur tragique. C’est une prise de conscience brutale où la crise traversée l’éclaire violemment sur sa relation avec Chimène mais aussi avec le pouvoir, celui du père et du roi, où l’honneur bascule d’un pôle à l’autre, de l’intime au politique. Benjamin Lavernhe, figure longue et blafarde, comme sorti d’une toile du Gréco, n’exprime rien de moins que cette position impossible et son impossible résolution où le héros public qu’il est devenu n’en reste pas moins, avec plus de force encore après son combat contre les maures, l’homme déchiré par un amour auquel il ne peut renoncer sauf à mourir. Tout entier abandonné à son personnage, d’une étonnante sobriété cependant, une intériorité qui semble le consumer, traversée de brusques éclats tranchants où jaillit une souffrance à vif, Benjamin Lavernhe délabyrinthe avec un talent monstre toute la complexité de ce personnage soumis aux passions contraires qui le traversent. Evidemment pour qui attend le morceaux de bravoure « Nous partîmes cinq cents… », la déception n’est pas au rendez-vous, Benjamin Lavernhe est au sommet de son art. Au fil de ce récit, au bruit des tambours battus par lui-même, c’est à la naissance du Cid triomphant et politique que nous assistons fascinés, en même temps qu’elle précipite le drame et enferre Rodrique davantage encore dans la difficulté de sa relation avec Chimène.
Chimène, c’est Suliane Brahim qui en impose autant que Benjamin Lavernhe, avec qui elle forme un couple tragique exemplaire. La confrontation des deux, deux scènes particulières d’une douceur étrange au regard de la violence de la situation, est un sommet où l’émotion nait non de ce qu’ils se disent mais, comme cette épée couchée entre eux – tout un symbole – de ce qui sous-tend désormais leur relation devenue par force conflictuelle. Suliane Brahim est littéralement transportée, chahutée par un vers qu’elle maîtrise à la perfection, qui toujours contrarie son personnage dans ses résolutions, trahit ses intentions, vers auxquels elle s’abandonne par une compréhension intime, qu’elle sublime ainsi avec une remarquable intelligence dramatique et qui mène Chimène au bout d’elle-même, de ses contradictions, jusqu’à la déraison qui n’est pas folie mais l’expression d’un dilemme obsessionnel la déchirant que résume ce vers lapidaire « Dedans mon ennemie je trouve mon amant ». Suliane Brahim vous bouleverse tout autant que son partenaire, toute entière et sans retenue aucune dans ce désespoir rageur et sans issue qu’elle porte en sautoir comme malgré elle où le deuil d’un père induit par devoir le deuil d’un amour auquel elle doit renoncer sans pouvoir y parvenir.
Et puis il y l’Infante, Jennifer Decker, au diapason de ces deux-là dans ce triangle amoureux timbré du sceau de l’inconcevable et de l’insupportable. Personnage tragique, sacrificiel et sacrifié, aimé et mal-aimé, à qui Jennifer Decker offre une dimension véritablement héroïque par cet effacement volontaire que trahit une lucidité mélancolique devant un devoir contrariant ses vœux. On devine combien Denis Podalydès s’est attaché à rendre à ce personnage son importance. Jennifer de Decker, comme l’ensemble de la distribution, ne fait pas un sort du vers cornélien mais elle s’y abandonne également, avec une maîtrise absolue, pour en exprimer le débord d’émotions contradictoires qu’il contient et provoque. A cet égard les stances de l’Infante, par Jennifer Decker, sont un sommet de poésie, et de dignité blessée, qui vous renverse net.
A ces trois dont le destin contrarié est lié Denis Podalydès rend leur jeunesse fougueuse et contrariée. Et c’est peut-être ça qui est frappant dans cette mise en scène, le cœur de cette pièce, la rébellion d’une jeunesse se cabrant désespérément pour ne pas renoncer, quoiqu’ils disent, à la passion qui les tenaille devant un ordre, paternel et politique, qui la contraint. C’est pour eux, comme pour nous, l’éblouissement d’une épiphanie.
Denis Podalydès signe une mise en scène en apparence modeste par sa mise, du théâtre comme on en rêve, édulcoré de toute esbrouffe, mais qui allant à l’essentiel, à la source d’une écriture aussi complexe que poétique et théâtrale, révèle toute la puissance d’un texte que l’on croit connaître et qui pourtant ne cesse en apparence de se dérober. C’est une lecture passionnante et passionnée qui en est faite par Denis Podalydès lequel met à nu les caractères et les enjeux de cette tragi-comédie empreinte d’un siècle où l’amour s’invente, pièce au dénouement étonnement et génialement irrésolu. Lequel sans jamais en abraser ses excès mais au contraire, et c’est bien, les met en relief pour rendre compte de la formidable théâtralité et dramaturgie qu’ils contiennent. Parce que dans cette outrance relative et permanente, dans cette exacerbation des passions vives qui crament chacun, la vérité des personnages dans toute sa brutalité et sa fragilité ne peut qu’éclater sans fard et révéler par contraste leur humanité déchirée entre l’amour et le devoir

Le Cid, de Pierre Corneille
Mise en scène de Denis Podalydès
Scénographie : Eric Ruf
Costumes : Christian Lacroix
Lumière : Bernard Couderc
Conception sonore : Bernard Vallery
Coiffure et maquillage : Véronique Soulier-Nguyen
Assistanat à la mise en scène : Alison Hornus et Sarah Cohen*
Assistanat aux costumes : Jean-Philippe Pons, Jennifer Morangier et Kali Thommes*
Assistanat à la scénographie : Audrey Caume*
Assistant au son : Chadoh Dick*
Avec : Christian Gonon, Bakary Sangaré, Suliane Brahim, Benjamin Lvernhe, Didier Sandre, Jennifer Decker, Danièle Lebrun, Clément Bresson, Marie Oppert, Adrien Simion
Et Chahna Grevoz*, Hyppolyte Orillard*
*de L’Académie de la Comédie Française
photo : © Jean-Louis Fernandez
Jusqu’au 17 mai 2026
Du mercredi au samedi et le mardi 28 avril à 20h30
Le dimanche à 15h
Théâtre de la Porte St Martin
18 boulevard St Martin
75010 Paris
Réservation : www.comedie-française.fr
Au cinéma en direct le 26 avril 2026 à 15h

