L’Académie de Paris (créée en 2015) revient pour la deuxième année consécutive à la MC 93 avec un opéra peu joué de Mozart, une œuvre de jeunesse, puisqu’elle fut composée en 1775 pour le carnaval de Munich, c’est-à-dire alors que le prodige avait 18 ans.
Cette comédie, structurée en trois actes, est également qualifiée avec plus de pertinence de « dramma giocoso » (drame joyeux). Si la joie est incontestablement démonstrative, l’origine de l’histoire à la base du livret qui est attribué avec incertitude à Giuseppe Petrosellini, est bien un drame car il fait implicitement référence à une tentative de féminicide. En effet, la fausse jardinière (« finta giardiniera ») se présentant comme Sandrina, est en réalité la marquise Violante Onesti, déguisée afin de passer inaperçue, moins pour tenter de changer de vie comme on aurait pu le croire que de retrouver le comte Belfiore, son amant qui l’a poignardée et laissée pour morte en s’enfuyant. C’est dans la demeure du juge (le Podestat), qui se comporte lui-même avec la Finta Giardiniera, si ce n’est comme un prédateur sexuel, au moins comme un harceleur (ou forceur comme disent les jeunes aujourd’hui), pensant pouvoir dominer la supposée jardinière depuis sa supériorité masculine et sociale. L’argument sonne comme un avant-goût notamment du Mariage de Figaro et la tentative du comte Almaviva d’imposer un droit de cuissage à Suzanne, la camériste de sa femme. Une série de quiproquos impliquant plusieurs couples s’achève par ce qui est présenté comme une fin heureuse, c’est-à-dire le mariage de trois couples reconstitués et le choix inattendu ou temporairement inévitable de célibat du Podestat.
On apprécie dès lors les précautions utilisées par la metteuse en scène Julie Delille en prologue officieux de la Finta Giardinera. D’abord, elle conclut par un facétieux « L’amour parfois c’est compliqué » un résumé des amours contrariées des personnages de l’opéra, projeté au public alors qu’il s’installe dans la salle, dont ils vont être témoins. Ensuite et surtout elle surligne par un jeu silencieux, à jardin, une scène glaçante de violence conjugale et de féminicide (qui s’avérera non fatal), avant que le côté giocoso et léger de la musique de Mozart (dont elle nous avait conseillé de nous laisser porter) ne commence sous la baguette de Chloé Dufresne. En dépit de son énergie, la justesse n’était pas toujours au rendez-vous le soir de première parmi les musiciens de l’Académie (et de divers conservatoires), sachant que les jeunes artistes sont justement dans un cycle de perfectionnement. En revanche, le plateau vocal, à quelques broutilles près, était particulièrement satisfaisant, en particulier la soprane Isobel Anthony, agile et émouvante, bravant toutes les difficultés techniques du rôle de Sandrina, ainsi que la mutine Daria Akulova dans celui d’Arminda et la cabotine Sima Ouahman en Serpetta ; une mention spéciale pour la mezzo-soprane Amandine Portelli, absolument délicieuse dans le rôle de Don Ramiro. Du côté des hommes, le baryton Clemens Franck est superbe dans le rôle de Nardo ; le ténor Yu Shao impeccable dans le podesta et le ténor Bergsvein Toverud offre un étonnant Belfiore.

Avec pertinence, Julie Dellile, avec les décors de Chantal de La Coste-Messelière, prend le réalisme du livret à contrepied, en faisant évoluer la fausse jardinière et tous ses acolytes dans un décor unique de faux jardin d’abord aride (troncs et branches d’arbres morts, rochers) car il accueille tous les faux semblants. Ce n’est que lorsque les masques tombent peu à peu que le jardin se met à verdir (troncs et rochers) et que l’amour (ou supposé tel) peut triompher. Le comportement puéril des divers amants est souligné par la direction d’acteurs. Des jeux de cache-cache dans les rochers, de petits tas de terre, comme on en ferait à la plage et de coups de pieds rageurs dans ces derniers quand les tempéraments exultent. Enfin, la metteuse en scène se plait à ajouter quelques interjections au livret en se faisant se disputer dès la première scène les amoureux, d’abord mezza vocce, puis de manière très distincte, voire troublante sur la partition, avant de chanter leur joie face public de ce « jour heureux » où « l’amour exulte », exposant ainsi de manière truculente le jeu des apparences si courant dans les relations conjugales quand le couple passe de la sphère intime à la sphère sociale et qu’il répète que « tout va bien, tout va bien ».
Les costumes de Clémence Delille, à la fois chatoyants et aux broderies raffinées, ajoutent une élégance tout à fait judicieuse, contribuant à brouiller les pistes en rendant difficilement reconnaissables les classes sociales. L’habit ne fait-il ou ne fait-il pas le moine ?
On l’aura compris, cet opéra est bien moins innocent qu’il n’y parait, bousculant les codes sociaux, à travers l’expression de la complexité du désir amoureux, des classiques travers de la jalousie, en même temps que d’une volonté farouche d’un rejet du conformisme, des ambiguïtés d’une parole assez libérée des femmes qui ne s’en laissent pas conter, à l’exception d’une seule qui s’apprête à replonger… L’opéra est étonnamment moderne et donne beaucoup plus à réfléchir que sa forme ne le laisse supposer sur la représentation des rapports de domination.
La Finta Giardiniera
Musique : Wolfgang Amadeus Mozart
Livret : Giuseppe Petrosellini
Direction musicale : Chloé Dufresne
Mise en scène : Julie Delille
Scénographie : Chantal de La Coste-Messelière
Costumes : Clémence Delille
Lumières : Elsa Revol
Dramaturgie : Alix Fournier-Pittaluga
Assistante à la mise en scène : Yvonne Sembene
Assistant à la direction musicale : Antoine Dutaillis
Décor et technique : MC 93
Photos : Vincent Lappartient @studio j’adore ce que vous faites
Avec les 24, 27 et 31 mars : Yu Sshao, Isobel Anthony, Bergsvein Toverud, Daria Akulova, Amandine Portelli, Sima Ouahman, Clemens Frank
Les 25, 28 mars et 1er avril : Kiup Lee, Ana Oniani, Matthew Goodheart, Lorena Pires, Sofa Anisimova, Neima Fischer, Luis-Felipe Sousa
Et les musiciens en résidence à l’Académie de l’Opéra national de Paris, et les musiciens de l’Orchestre Ostinato
Jusqu’au 1er avril 2026
Durée : 2h50 (dont un entracte)
En italien, surtitré en français et en anglais
MC93
9 boulevard Lénine
93000 Bobigny
www.mc93.com

