Dans l’obscure encoignure du monde se tient, accroupi, un corps prostré, contraint, écrasé. Massif vibrant, irradiant de magnétisme. Force contenue, palpitante dans son immobilité même. Saccade du visage en contreplongée. Un invisible et un ineffable se conjuguent dans un sidérant accomplissement. A cette première séquence, muette, déliée de toute narration, notre esprit à la suite de Patrick Chamoiseau trouve une filiation : celle de la cale des bateaux négriers, celle des entraves et de l’incommunicabilité forcée. Have a Safe Travel se délivre aussi depuis le fond de la nuit et dans la nuit des temps quand bien même son auteur travaillerait une matière inspirée de faits immédiatement contemporains. Comparaison n’est pas raison dit-on, mais n’est-ce pas l’une des raisons d’être des œuvres d’art que de faire apparaître des lignes de faille historique, de révéler une survivance et coïncidence de certaines formes, douloureuses en l’occurrence (pour rappel Aby Warburg et le concept de Pathosformel) ?

Eli Mathieu-Bustos écrit sa danse et sa performance depuis l’expérience traumatisante d’un contrôle policier dans un train. Interrogatoire, fouille : humiliation et violence symbolique (quand elle ne dégénère pas en violence physique). Combien de jeunes racisés croise-t-on coincés entre des molosses en uniforme dans l’espace public, victimes régulières de contrôle au faciès, sans autre motif que le fait de n’être pas blanc ? Si le sujet fait l’objet d’enquêtes sociologiques et de statistiques, il trouve ici, au-delà des mots, une singulière exploration d’une grande acuité alliée à une puissante subjectivité. Have a safe travel réussit l’exploit de faire d’une violence intériorisée, par nature impossible à partager, une déflagration poétique et politique. Eli Mathieu-Bustos donne corps à ce qui justement est inexprimable, replié en soi. Sa danse n’est en rien illustrative, ne cherche nullement à reproduire le prosaïsme d’une situation, non, cette danse est pure résonnance d’une mémoire traumatique enfouie inventant ses gestes ou les retenant, elle s’abstrait du temps, elle est un bloc de minéralité. Si le chorégraphe prend la parole dans une restitution brute, sans afféterie, les mots et le corps évoluent dans des temporalités distinctes, parfaitement cloisonnées, en cela très justement au regard d’un évènement traumatique. Mais plus encore, par le saisissant éclairage, tout en clair-obscur, et Caravage ici a particulièrement droit de cité pour les évidentes qualités esthétiques mais aussi la vérité humaine qui y explosent, le corps du danseur parcellaire, éphémère, pris dans un balayement de lumière comme un coup de pinceau dans les ténèbres du peintre, un visage, des omoplates, un bassin virevoltant, par cette intelligence du détail qui, mystérieusement, ouvre un chemin sensible vers une insondable intériorité depuis la plus pure extériorité, par la composition sonore orchestrant sa ligne de tension aux crépitements magnétiques, Have a Safe Travel embrasse avec une magistrale assurance l’apparition d’un corps-mémoire, un corps soulevé par une sacralité toute humaine, irréductible à tout pathétique, que les violences, les humiliations, ne sauraient entamer. Ce soulèvement du corps danse le surgissement d’une mémoire. Elle est cet effort pour aller à ce qui ne peut se narrer. Rigoureuse et implacable, elle est une bouleversante archéologie humaine.

Have a Safe Travel, chorégraphie, dramaturgie, interprétation et conception : Eli Mathieu-Bustos

Lumières : Maureen Béguin et Christophe Deprez

Régie : Christophe Deprez

Conception Sonore : Loucka Fiagan

Regards extérieurs : Daniel Blanga Gubbay, Eric Cyuzuzo Niyibizi, Maria Dogahe, Nabil Ennasouh, Jazz Guyot, Aleksandra Janeva Imfeld, Brandon Kano Butare, Luka Katangila, Krystel Khoury, Ana Kuch, Soto Labor, Sophie Sénécaut, Liza Siche-Jouan, MilØ Slayers, Marie

Photos de l’article : © Pauline Arnould

Durée : 45min

Le 19 mars 2026 à 20h

Centre Wallonie-Bruxelles dans le cadre de la Soirée Rhizome avec le Festival artdanthé

46 rue Quincampoix 75004, Paris

Tél : 01 53 01 96 96

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