Par un silence inaugural le texte est projeté en lettres blanches sur fond noir. Fable trash et poétique, énigmatique, il se conclut en formulant l’équivalence du sexe féminin à une grotte rupestre dont il faudrait sauvegarder les motifs laiteux tapissant ses parois. Ouvrant ainsi sa performance vidéo, Samira Elagoz, artiste trans finno-égyptien, arrime son histoire à l’orée même de l’histoire de l’art. Violence et geste artistique y sont irrémédiablement noués et développent leur ligne de faille à travers les images, à travers le temps. L’art pousse comme une herbe sauvage fendillant l’armature bétonnée de l’architecture patriarcale, l’art pareil à une miraculeuse germination dans une terre brûlée, désolée. Notre réunion en ce théâtre consiste, ainsi énoncé par Samira Elagoz en guise d’introduction glaçante, en l’anniversaire de son viol subi douze ans plus tôt. En réaction au traumatisme, pendant deux années, Samira Elagoz filma avec son téléphone des proches, amis, famille, mais aussi et surtout de parfaits inconnus, mâles, rencontrés à travers des sites ou applications de rencontre (Chatroulette, Tinder…) jusqu’à aboutir à ce film de fin d’étude qu’il décida d’accompagner d’une performance, et dont on fête exactement les 10 ans en ce mois de mars 2026.
Au-delà de son évidente dénonciation des comportements masculins, virilistes, de leur violence psychique et physique, Cock, Cock… Who’s There ? déploie une impressionnante et complexe dramaturgie embrassant les questions de représentation, de regard, et de temporalité. La catégorie incertaine de l’œuvre même trouble : performance vidéo. Il ne s’agit aucunement de l’usage de l’image filmée auquel le théâtre nous a habitué, virtuose comme chez Frank Castorf ou Guy Cassiers, filmant et offrant une caisse de résonnance optique à la production théâtrale simultanée, concaténant le direct, le réel, et son empreinte sur des écrans intégrés dans la scénographie. Non, ici, il y a une sorte de pauvreté du dispositif qui en accroit inversement la puissance de déflagration. La vidéo est montrée pour ce qu’elle est : un film, capté initialement depuis un téléphone, projeté des années plus tard devant nous. Mais la présence simple de Samira Elagoz au pied de l’écran, lui-même spectateur lorsqu’il n’intervient pas entre deux séquences, interroge, tend notre propre rapport à l’image par une vertigineuse triangulation des regards. Des hommes nous parlent et nous fixent, et nous les regardons nous parler comme Samira Elagoz les regarde depuis la scène, remettant en jeu la réception originaire de ces regards. L’acuité de ce schéma réactive au temps présent le passé échu de la vidéo, en accentue l’intensité vibratoire. Une circulation de signes que la performance, par son principe même de distanciation, décrypte. Parfois même avec humour. A l’heure d’une massification des usages des écrans, de la prolifération des vidéos postées par tout un chacun, de leur nouvelle codification et esthétisation, Cock, Cock… Who’s There ?, reprenant ce medium, institue un splitscreen sur la scène du théâtre : juxtaposant le privé et le public, le passé et ce qui ne passe pas, l’identité et l’altérité.
Il y a indéniablement de l’héroïsme et de la sainteté chez Samira Elagoz, comme il y en avait chez Grisélidis Real, à pénétrer ainsi dans la gueule du loup, à œuvrer identiquement à une taxinomie des comportements masculins avec le souci du documentaliste, à comptabiliser l’économie de cette domination, à se confronter dangereusement à la psyché prédatrice de l’homme, à risquer son corps pour tout cela. Cette prise de risque agit sur la capture vidéo comme le révélateur chimique dans le développement photographique. Elle saisit l’envers des choses. Elle fait apparaitre la monstruosité en contraste de son courage et de sa vérité. Ces mots de René Char me reviennent: « Je n’ai pas peur. J’ai seulement le vertige. Il me faut réduire la distance entre l’ennemi et moi. L’affronter horizontalement. » L’horizon de Samira Elagoz n’est évidemment pas celui de l’acte sexuel, mais celui du regard que pose l’autre sur son corps, requérant de s’en approcher au plus près. Capturer ce regard qui s’agite comme le ventriloque d’une sexualité qui s’avance masquée.
Si l’œuvre de Samira Elagoz bouscule et émeut encore aujourd’hui, c’est qu’elle épouse le temps blessé comme s’il venait d’advenir et se répétait inexorablement, c’est qu’elle regarde froidement le performeur comme le spectateur depuis les rives du trauma, île intemporelle et inaccessible, c’est qu’elle possède une lucidité qui trop souvent nous fait défaut. Au bas de l’écran, l’artiste occupe la place de vigie et de truchement entre la violence du réel et sa représentation comme simulacre.

Cock, Cock… Who’s There ?,une performance vidéo de Samira Elagoz
Avec Samira Elagoz, Ayumi Matsuda, Tashi Iwaoka
Photos de l’article : @ Samira Elagoz
Durée : 1h
Du 12 au 15 mars 2026
Odéon – Théâtre de l’Europe
Ateliers Berthier
Paris 17e.
Tél : 01 44 85 40 40

