Dans l’écrin d’un champ de blé, écrasé de chaleur, où résonnent les échos d’une fête de village, les convives, chacun leur tour, prennent la parole, se racontent. Ils sont venus, ils sont tous là, les Blanchet, Gloriette, Moullard, Bournachoux, Tatin, Poupard, Oscur… Eclat de vies, de ces vies et destins minuscules traversés de bonheur, de drames et de mensonges. A chacun sa vérité qui n’est pas forcément celle de son voisin. A chacun ses secrets qui parfois sont partagés. On pleure, on rit, on rage, on danse, on gueule, on médie, on mange, on boit, on s’aime, on se déteste, on se déprend de l’autre, d’avoir trop mangé on fait dans sa culotte, d’avoir trop bu on se pisse dessus… On se projette dans l’avenir, on revient sur son passé, on compte les vivants, on oublie les morts, on compte les morts pour ne pas oublier d’être vivant. Nous sommes à la fin des années 40, la guerre a passé comme la vie, avec son cortège de blessures, de honte, d’indifférence, de résistance ou de compromission. Ils sont tous là, liés les uns aux autres, liens de famille, d’amour, d’amitié ou de haine, ce qui parfois revient au même. Trois générations rassemblées. De Baba, quatre ans, à Abel Gloriette, 100 ans. Et ce petit oiseau mort, ce tas de plumes encore chaudes, posé par Baba dans la main d’Abel Gloriette qui noue soudain le futur au passé. Parce que la mort finit toujours par l’emporter. « Dansez mes enfants, dansez, la nuit vient (…). »

C’est un petit bijou de délicatesse infinie, imprégné d’âpre mélancolie et de tendresse rugueuse, que cette création. Il y a l’écriture de Noëlle Renaude, bien sûr. Ouvragée, minutieuse qui mine de rien est déflagration et d’une vie de rien fait un trésor d’humanité. Une langue travaillée, fouaillée d’un précision maniaque, belle à en crever, contourant avec minutie et liberté frondeuse chaque portrait, se pliant à ces miniatures pointilleuses et d’une poésie aigüe certaine. Plus qu’une succession de destins s’entrecroisant, se succédant, c’est une œuvre charpentée solidement qui se crée, portrait après portrait, ne révélant son unité qu’au dernier chapitre. Baba et Abel, qui ouvrent et ferment A tous ceux qui en sont la clef bouleversante. Rien de trop pourtant, un lyrisme bridé sans débord pour laisser au silence la part d’ombre de chacun, son mystère ou son néant. Une écriture pesée, pensée pour les acteurs et qui, c’est une évidence ici, les travaille au corps pour qui s’en empare.

Et puis il y a Laetitia de Fombelle, seule en scène, laquelle de chaque personnage fait un sort et c’est merveille de les voir naître et vivre, là sous nos yeux, incarné sans artifice, en toute simplicité. Il suffit d’un rien, l’ébauche d’un geste, l’inflexion légère de la voix, pour que surgissent, introduit par la voix d’Hervé Pierre, chaque personnage, que palpitent ces cœurs endoloris. Tout en restant elle-même, toute entière à l’écriture ciselée de Noëlle Renaude, elle tisse brun après brun, parole après parole, une vaste toile, une fresque épique où dans les plis et replis d’une parole ainsi donnée, quelques secondes ou quelques minutes où l’essentiel est dit et résume leur être, se condense dans sa diversité et complexité toute une humanité. Il ne se passe rien pourtant, strictement rien, nulle situation, nulle intrigue, rien que ça, juste ça, ce mouvement irrépressible de vies tournant le dos au passé, immobiles dans leur présent, regardant l’avenir avec myopie. Et c’est ce mouvement là, ce battement irrégulier et imperceptible, grinçant et fragile, que donne à entendre avec bonheur Laetitia de Fombelle.

Et parce que le metteur en scène, fait rare et bienvenue, Thimothée de Fombelle lui donne du temps. Ce n’est pas de la lenteur, non, mais ici on prend le temps, parce qu’il a y tant à dire, ou si peu, bien ou mal, que cela demande réflexion, qu’il faut peser chaque parole à l’aune de sa vie, dire sans ambages et débonder son cœur. Alors sept fois tourner sa langue dans sa bouche et laisser au silence l’inavouable, l’impensé. Et ce temps, comme dilaté, gonflé de vie, permet ça, de rentrer pleinement dans l’écriture de Noëlle Renaude, source vive de chaque portrait ébauché. Car c’est bien cette écriture qui est mise en scène et ce qu’elle induit sur la plateau et dans l’incarnation. C’est une mise en scène dégraissée de tout effet inutile et forte de menues trouvailles, comme cette glacière-boite à musique, accordéons et flonflons étouffés, qui résume à elle seule la fête au lointain . Et ce champs de blé écrasé de chaleur, devenu un refuge propre à la confidence, aux émotions refoulées.

Le théâtre tient souvent a peu de chose, à l’essentiel. Un texte, un comédien, la rencontre et l’alchimie miraculeuse, vigoureuse et rigoureuse entre ces deux-là. A tous ceux qui participe de ça et c’est toute la force et la beauté de cette création n’ayant d’autres ambitions que cet instant de partage, fruit d’une découverte pour Laetitia de Fombelle et de Thimothée de Fombelle. Au-delà de la conviction chevillée que ce texte était fait pour eux, cela s’entend et cela se voit, cette assurance qu’il était fait aussi pour nous. Ils n’avaient pas tort et le résultat est là, brillant.

A tous ceux qui, texte de Noëlle Renaude (paru aux éditions Théâtrales)

Mise en scène de Thimothée de Fombelle

Avec Laetitia de Fombelle

Création vidéo : Valery Faidherbe

Lumière : Jean-Pascal Pracht

Son : Margaux Robin

Régie : Thibault Fack

Collaboration décor : Audrey Fabre

Jusqu’au 22 mars

Du mercredi au samedi à 20h

Le dimanche à 16h

Théâtre du Soleil – Petite salle

Cartoucherie de Vincennes

Rte du champs de manœuvre

72012 Paris

Réservation : 01 43 74 24 08

soleil@theatre-du-soleil.fr