« Et où on surgit, à plusieurs, avec des gestes parfaits, Avec des gestes secrets, qu’on a répétés ensemble, Qu’on a préparés ensemble, et qu’on est les seuls à connaître. Je suis allée rectifier des réalités qui me conviennent pas, Je suis allée faire nombre, je suis allée piétiner des lois, Je suis allée fracasser des vitres, Je suis allée narguer des soldats, Je suis allée barbouiller des murs… Je suis allée brûler les vêtements que vous m’avez collés sur le dos, Je suis allée vomir les aliments que vous m’avez fourrés dans la bouche, (…) Je suis allée rater la vie que vous avez programmée pour moi, Je suis allée expier un peu vos lâchetés et vos hontes, Je suis allée équilibrer la balance des mensonges, Je suis allée faire autre chose que me lamenter sur l’état du monde, Je suis allée me racheter, vous qui vous êtes vendus, Je suis allée faire entendre les idées que vous avez plus (…) ».

Ces formules ne sont pas issues des manifs lycéennes, mais de la pièce L’enfant unique (publiée aux éditions Les Solitaires intempestifs), qui résonne non pas étrangement, mais avec une évidence qui souffle nos visages de darons et daronnes, d’anciens révoltés, pas vraiment blasés, ni détachés, mais qui ont peut-être un peu baissé les bras devant certaines réalités, qu’elles touchent au collectif ou au cercle individuel, qui sont intimement liés.

Une fois de plus David Lescot fait mouche, appuie non pas là où cela fait forcément mal, mais où cela touche aux interstices de l’intime, des vécus, de nos sensibilités à travers la mémoire corporelle et psychique de ce que nous avons traversé, chacun, là où il en est de sa vie. Cela n’a l’air de rien et pourtant cela révèle beaucoup de lui et de nous.

Du côté du plateau, l’auteur-compositeur-comédien-metteur en scène a réuni un casting qui lui est attaché et qui est encore parfait. La fidèle Ludmila Dabo se glisse avec classe dans le rôle de la femme et mère ; Sarah Brannens est époustouflante dans celui de Myrto, de son stade de nouveau-né à l’adolescente explosive, Antoine Sarrazin déjà présent comme Ludmila dans la distribution de La force qui ravage tout et Une femme qui se déplace, campe un père à la dérive, toujours à côté de sa propre vie et forcément de celles qu’il devrait protéger.

Créé à Quimper au Théâtre de Cornouaille, L’enfant unique de David Lescot nous fait traverser une décennie, une tranche d’existence où l’on bascule de notre « vie où le temps était sans limite », où nos « actes étaient sans effet », à celle de nouvelles responsabilités, pour lesquelles tout le monde n’est pas forcément prêt ou apte, mais il n’existe pas de « diplôme », d’ « examen », de « loi », de « permis », « d’autorisation », « pour avoir le droit d’être parente, pour avoir le droit de faire un enfant », mais aussi de caverneuses culpabilités, de pitoyables frustrations ; tandis que de son côté à lui, celui de l’enfant, le Temps « fait un peu mal », pour « faire grandir », « imperceptiblement », « inéluctablement », parfois jusqu’à l’explosion, qu’on n’a pas vu venir, parce qu’on n’a pas voulu ou pu voir, qu’on a peut-être pas fait les « efforts inimaginables », « jamais accomplis par personne ».

Cette pièce est chorale et défie le temps et où le Temps nous interpelle, pièce musicale et parlée-chantée, où la harpe répond à la guitare et au piano, et même aux doigts qui dansent délicatement sur une drôle de structure en bois, pour faire sonner la pluie, une structure promontoire, sur laquelle errent les doutes et s’enfoncent les désespoirs, comme les cercueils légers de nos illusions, parfois tremplins de nos émotions. David Lescot a chaussé les sandales ailées de son Hermès pour nous guider dans son royaume où la mélancolie est sourde, même si l’on rit un peu aussi (impossible de ne pas se laisser prendre par la désopilante scène de la réunion de l’association des parents d’élèves), avant de repartir avec la petite mélodie du Prélude n°8, opus 38 de Kabaleveski.

L’enfant unique

Composition musicale et mise en scène : David Lescot

Scénographie : Alwyne de Dardel

Lumières : Juliette Besançon

Costumes : Mariane Delayre

Assistanat à la mise en scène : Mona Taïbi

Photos : © Christophe Raynaud de Lage

Avec : Avec Ludmilla Dabo, Sarah Brannens, Pauline Collin, Mirabelle Kalfon, David Lescot, Yannick Morzelle, Antoine Sarrazin

Durée : 1h40 

Jusqu’au 17 octobre 2026 à 20h et à 15h le samedi

Théâtre de la Ville-Les Abbesses

31, rue des Abbesses

75018 Paris