Peeping Tom est passé maître dans l’expression de nos cauchemars quotidiens. Jusqu’à présent la réalité se dérobait sous les coups de boutoirs d’un inconscient individuel ou collectif jusqu’à se confondre avec lui. Avec pour expression de ce malaise existentiel le corps, révélateur des états de crises, projetés malgré eux dans une perte de contrôle qui semblait ne plus avoir de limite. Mais l’ancrage réaliste demeurait sous le vernis surréaliste. Avec chroniques Peeping Tom entre dans une nouvelle ère qui abandonne un certain réalisme pour une abstraction volontaire sans abandonner pour autant la caractéristique de cette compagnie, une physicalité abrupte que signe cette désarticulation extrême des corps comme soumis à des forces internes irrépressibles, incontrôlables. Une contorsion échappant à toute maîtrise. Dans ce décor lunaire, entre atelier, chantier ou désert, où la pierre et la roche prédomine, ce qui a son importance ici, le temps devient matrice et matière d’une danse où la répétition des relations, de soumission et de domination, de résistance, entre chacun des danseurs devient un principe récurent. L’unité de temps est littéralement explosé, les époques s’empilant dans le désordre comme tas de pierre, la temporalité devient cairn, à l’image de ceux, fragiles, que les danseurs ne cessent de bâtir et de défaire quand ils ne s’effondrent pas d’eux même. C’est d’ailleurs sous le sceau de la destruction, matérielle et physique, d’une violence endémique que Peeping Tom articule cette création cauchemardesque crevé de quelques éclats humoristiques. Et comme tout cauchemar les séquences s’enchaînent sans vraiment de lien entre elles sinon ce passage d’une temporalité à l’autre, sans chronologie autre que notre imaginaire mis à l’épreuve devant cet astre noir absorbant nos certitudes. Les repaires temporels sont sciemment brouillés, à peine quelques indices le plus souvent anachroniques, pour que cette traversée ne soit pas anecdotique mais (dés)articulée solidement avec l’environnement du plateau, une composition sonore éruptive et une scénographie toujours en mutation, imprévisible qui oblige les danseurs basculant sans transition d’une faille spatio-temporelle à l’autre à muter.

Si la violence domine, à coup de pierre ou de révolver– question d’époque – la mort ici fait son sale boulot, pour Peeping Tom l’art demeure sans doute le seul lien civilisationnel et transgénérationnel. Evocation de peintures rupestres, personnages sortis de Jérôme Bosch, pierre noire de Dürer, pigments de couleur, sculptures méta-mécaniques de Tinguely… et ce danseur, évocation de l’artiste dont l’imaginaire, les oeuvres et les créatures envahissent impromptu le plateau. La poésie échapperait-elle à toute destruction ? La question est posée. Si avec Chroniques Peeping Tom n’interroge plus notre réalité immédiate mais son terreau profond qui depuis la nuit des temps régit son inconscient, la violence s’opposant à la poésie, la signature et sa forte empreinte reste la même pour exprimer les débordements d’une humanité en souffrance pris dans les rets de ses contradictions pérennes et de sa violence intrinsèque.

Chroniques mise en scène de Gabriela Carrizo

En coréalisation avec Raphaëlle Latini

Création et interprétation : Sion Bus, Seungwoo Park, Charlie Skuy, Boston Gallacher, Balder Hansen

Assistant artistique : Helena Csas

Composition sonore : Raphaëlle Latini

Scénographie : Amber Vandenhoeck

Assistant scénographe : Edith Vandenhoeck

Création lumière : Bram Geldhof

Création costumes : Jana Roos, Yi-Chun Liu, Boston Gallacher

Conseil artistique : Eurudike de Beul, Horacio Camerlingo

Création technique : Filip Timmerman

Assistant technique : Clément Michaux

Ingénieur lumière : Bram Geldhof, KATO Stevens

Ingénieur du son : Jo Heijens

Collaboration spéciale : Lolo y Sosaku

Stagiaire : Laura Capdeviele Millet, Ivo Hendriksen

Peinture en arrière-plan : Seungwoo Park

photo : © Virginia Rota (1 et 3), Sanne de Block (2)

Jusqu’au 8 avril 2026

Mardi, mercredi et vendredi à 20h, jeudi à 19h, dimanche à 16h

Durée 1h15

Déconseillé au moins de 14 ans.

La Villette

Grande Halle

211 avenue Jean-Jaurès

75019 Paris

Réservations : www.lavillette.com