Jean Bellorini adapte et met en scène le récit d’Éric Vuillard, L’Ordre du jour, prix Goncourt 2017. Adaptation au cordeau, point de trahison, juste quelques coupures, pour une création sidérante et prémonitoire. Jean Bellorini adapte ce récit avec la même rigueur implacable que l’écriture de l’auteur, sèche et précise comme un coup de schlag. Ils sont quatre sur le plateau, impeccables de tenue, pour dire ça, combien l’histoire bégaye salement. Un chœur pour raconter le cauchemar et l’amnésie, la répétition du même. Deux évènements, corolaires, le premier en ouverture pour le pire à venir ; la collusion des industriels allemands avec le nazisme. Ils sont tous là, en février 1933, les Opel, Telefunken, Krupp, Siemens… la main au chéquier pour financer la campagne électorale d’Adolf Hitler. Rien que de très banal, de coutumier que la corruption qu’on dira être lobbying, inscrit dans le budget. Voilà, la porte est grand ouverte sur l’enfer qui s’annonce. Le second, le pire qui advient, naturellement ; l’annexion de l’Autriche en 1938, l’Anschluss, où l’Europe ne voit rien, ne veut rien voir. Un coup de bluff, hop là, et le tour et joué, le chaos peut s’engouffrer. Éric Vuillard pénètre dans les coulisses de l’Histoire, l’officieuse, la petite, pas la triomphale et officielle de la Wehrmacht qui n’est que mensonge et propagande, mais celle des tractations obscures, en marge, les vulgaires marchandages, les coups tordus et les combinaisons d’intérêt des puissants où le grotesque le dispute à l’absurde. On le sait, le diable est dans les détails… alors Eric Vuillard les accumule, saugrenus, pathétiques et dérisoires, en apparence, mais dont la somme est comptable de ce que fut le nazisme, l’horreur.

Pour Éric Vuillard qui considère l’Histoire comme un spectacle, tout cela relève ici de la farce grinçante et Jean Bellorini qui ne retranche rien, ou si peu, de ce récit, de chaque chapitre qui sont autant de saynètes fait théâtre, un cabaret expressionniste et satirique, fidèle en cela à l’esprit de l’époque. On louche vers Brecht, considérons cela comme un hommage rendu et explicite, où les comédiens, visages fardés de blanc, quatuor parfaitement accordé, sont au diapason de ce récit implacable et de son écriture pointilleuse, pour une parade, un carnaval tragique que soulignent les masques de papier mâché (très beau travail de Cécile Kretschmar), figures grotesques et plus grandes que nature de Goering ou d’Hitler, de Krupp and Co. Dès l’ouverture le ton est donné, Hitler en bleu de chauffe vient changer une ampoule et tout saute… Dans cette très belle scénographie, d’une élégante raideur martiale, parquet ciré et vaste miroir dans lequel se reflète les spectateurs, on chante, on danse, on joue d’instruments, on rejoue les coulisses cyniques de l’Histoire. Une mise en scène disruptive où chaque scène est une histoire en soi, avec son univers propre et sa dynamique singulière, fidèle en cela à la structure narrative du roman et, ici, à l’esprit du cabaret. Autant de numéros, comme autant de fragments qui ne trouvent leur unité qu’à la toute fin. Il n’y a rien de réaliste et la théâtralité, jusqu’au burlesque, est assumé qui dénonce et accuse la gravité et la violence des faits par l’hyperbole même. Jean Bellorini apporte grand soin à la matière musicale, sonore et vocale, une distorsion volontaire qui ajoute à cette étrange perception des évènements par chacun des protagonistes, comme nébuleuse et incertaine. Des images d’archives sont insérées, l’entrée d’Hitler dans Vienne, glaçantes mais dénoncées pour ce qu’elles sont, de la propagande nazie participant de la fabrique de l’Histoire. Tout est faux qui semble vrai, tout est vrai qui semble faux. Éric Vuillard opère ainsi magistralement une traversé du miroir terrifiante que traduit avec justesse et tout aussi magistralement Jean Bellorini par et dans ce cabaret horrifique où rien ne semble plus avoir de réalité hors le mensonge, ce cauchemar fasciste éveillé auquel nous assistons impuissants, nous, simples reflets dans cette glace surplombant la scène. Rire pour conjurer le pire mais le rire finit par s’étrangler qui devient grimace et douleur parce que ce qui se joue là sur ce plateau du Vieux-Colombier, qui se jouât en 1933 et en 1938, répressible et pourtant se répétant qui vous saute à la gueule salement, c’est aussi notre présent en marche et notre avenir en sursis devant la montée des fascismes qui ne rampent plus mais ont sans vergogne le bras de nouveau tendu. Non, il n’y pas de Youkali (chanson de Kurt Weil) comme le chante notre quatuor en conclusion devant le rideau de fer tombé comme tombât la censure sur les cabarets berlinois. « On ne tombe jamais deux fois dans le même abîmes. Mais on tombe toujours de la même manière, dans un mélange de ridicule et d’effroi. » conclut Éric Vuillard…

L’Ordre du jour, d’après le récit d’Éric Vuillard (éditions Acte Sud)

Adaptation, mise en scène et lumière : Jean Bellorini

Scénographie : Véronique Chazal

Costumes : Fanny Brouste

Vidéo : Gabriele Smiriglia

Musiques originales : Sébastien Trouvé et Baptiste Chabauty

Son : Sébastien Trouvé

Masques, maquillages et coiffures : Cécile Kretschmar

Collaboration artistique : Delphine Bradier

Assistant aux costumes : Peggy Sturm

Assistant à la lumière : Mathilde Foltier-Gueydan

Avec la troupe de la Comédie Française : Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémie Lopez, Sébastien Chabaudy

Musique enregostrée par Clément Griffault (piano), Stefan Hadjev (violoncelle), Thibaud Maudry (violon, Florian Perret ( violon)

Arrangements musicaux : Jérémie Poirier-Quinot

photo : © Christophe Raynaud de Lage

jusqu »au 3 mai 2026

le mardi à 19h, du mercredi au samedi à 20h30

le dimanche à 15h

relâche les 4 et 5 avril

Théâtre du Vieux-Colombier

21 rue du Vieux-Colombier

75006 Paris

réservation : www.comedie-française.fr