Assis en tailleur, ils sont trois, bras tombant de part et d’autre, dans la plus stricte nudité, immobiles comme des chiens de faïence, sauf ces globes oculaires qui, brusquement, virent aussi prestement qu’un coup de griffe. Bien plus que leur nudité, ce qui frappe c’est leur posture, bouche grande ouverte, mâchoire tombante, une manière d’être vivant d’une autre espèce que celle de l’espèce humaine. Un rapport à soi et à son environnement sur le qui-vive, animal. Et en même temps une absence de détachement à ce qui fait décor, une présence caméléonesque. Si Darius Dolatyari-Dolatdoust entreprend d’interroger avec cette pièce notre rapport au vêtement, il commence par déshabiller nos regards de nos éventuels préjugés en nous faisant effectuer un premier déplacement avec ce franchissement spéciste. Comme si la question de l’habit, proprement culturelle, devait paradoxalement passer par celle de l’état de nature. Que l’on se comprenne bien : en écrivant cela, on ne fait évidemment pas tant référence à la tenue d’Adam qu’à un changement d’optique pour sortir de l’illusion anthropocène. De ce décentrement, de se voir ainsi bête, on se découvre et s’envisage autrement. Dressing opère son relativisme : on ne juge pas ce que l’on voit, on s’y absorbe étrangement. Par ce malin subterfuge, pudeur et injonctions morales sont évacuées, et le spectateur émancipé dans son regard.

L’espace scénique, monochrome rouge par l’éclairage, régulièrement parsemé d’étoffes en tas ou d’objets textiles posés au sol, évoque ces planches d’album où se détachaient sous forme d’autocollants des vêtements que l’on prenait plaisir, enfant, à ensuite coller sur une autre planche pour vêtir un personnage. La trame de ce Dressing est celle d’un habillage, exact négatif de l’effeuillage que pouvait suggérer l’empourprement aux accents cabarettistes de la scène, et, telle une galerie de l’évolution, suit la métamorphose d’un être félin, nonchalant quadrupède, jusqu’à cet autre animal, fier comme un coq sur ses deux ergots, l’être humain. Chemin évolutif faisant, Darius Dolatyari-Dolatdoust déjoue les usages, en premier lieu détricote nos techniques « naturalisées » qui président à nos habillages, explore d’autres manières de se vêtir, geste compris. Ce n’est pas tant l’habit qui ferait le moine mais la façon de l’endosser. Nos comportements tissent l’étoffe de notre paraître. Ainsi faisant, l’œuvre revitalise une organicité à ce qui n’en avait finalement plus à nos yeux.

Carnavalesques, théâtrales (on se remémore les costumes des Atrides au Théâtre du Soleil), les créatures qui surgissent sous nos yeux, composées comme des sculptures ou des peintures par touches successives, ajoutant qui un tapis de bain en guise de jupe, qui un boa en ceinture, d’un improbable accoutrement se font un corps de gloire. Excroissances, textures, rigidité ou fluidité, la tenue s’ajuste à chacun et réhausse un caractère. Leur préciosité, leurs artifices même nous séduisent. Dressing sublime l’oiseau et le ramage qui se cachent en chacun, crée une visibilité à ce qui serait sinon indistinct. Le défilé de mode, en catwalk jusqu’à la parade toute militaire et cadencée sur fond de musique folklorique, s’hybride à une théâtralité toute orientale, travail du visage et regard comme un masque, ornement ultime du paraître. A l’instar de la première étape du développement photographique en atmosphère rouge, Dressing opère sa magie et révèle cela même que l’on avait exactement sous les yeux sans le voir. De l’ordre de l’apparition.

Dressing, conception de Darius Dolatyari-Dolatdoust

Interprétation : Darius Dolatyari-Dolatdoust, Mallaury Scala et Hélio Volana

Costume : Darius Dolatyari-Dolatdoust

Perruques en collaboration avec Rozy Sapelkine

Accessoires en cuir en collaboration avec Sarah Belfer

Costumes en collaboration avec Constance Tabourga

Regard chorégraphique : Lynda Rahal

Regard extérieur : Grégoire Schaller

Composition sonore : Paul Lajus

Enregistrements cornemuse : Clément Vercelletto

Création lumière : Maureen Béguin

Photos de l’article : © Zoé Chuavet

Durée : 40min

Le 19 mars 2026 à 20h

Centre Wallonie-Bruxelles dans le cadre de la Soirée Rhizome avec le Festival artdanthé

46 rue Quincampoix 75004, Paris

Tél : 01 53 01 96 96

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