Après les premières représentations assurées par la diva Anna Netrebko lors d’un retour attendu à Paris, suite aux controverses depuis la guerre en Ukraine, la reprise d’Un Bal masqué de Verdi reprenait un cours d’une plus grande normalité à l’Opéra Bastille à partir du 11 février. Sans (et peut-être même avec) la soprane russe, cette production surprend là où on ne l’attendait pas. Si les premiers rôles et les chœurs répondent aux attentes, la mise en scène n’emballe pas, mais on vibre du côté de la direction d’orchestre et des solistes « secondaires ».
La mise en scène d’Un Bal masqué de Gilbert Deflo, créée en 2007, presque 150 ans après la création à Rome de l’opéra, comprend trois espaces principaux, dont deux dominés par le noir et le blanc (un hémicycle immaculé, séparé par un trône surmonté d’un aigle démesuré posé sur un sol noir miroir ; la scène du bal lui-même et des costumes d’arlequin blanc et noir) et un autre à l’opposé sur le plan symbolique, mais tout aussi imposant, représentant les forces occultes (statues de serpents). Ainsi se côtoient ou se succèdent le rationnel (le pouvoir), le sacré (culte ou la religion) et les plaisirs (les danses), sans plus de nuances, ni d’autre élément particulièrement remarquable de mise en scène pour illustrer, voire transposer ce mélodrame (l’opéra d’Auber au livret de Scribe) dont l’origine politique, la rébellion contre Gustave III de Suède et son assassinat au cours d’un bal masqué, avait été la source d’inspiration, mais dont Verdi a retenu essentiellement le caractère intime (l’adultère supposé). On ne peut tout de même que regretter que rien ne permette un sous-texte sur la vraie intrigue politique (censure imposant un temps de situer géographiquement ailleurs – en l’occurrence Boston – le complot contre un souverain s’achevant sur son élimination) accompagnant la représentation de l’œuvre à sa création.
Du côté de la fosse, la cheffe Speranza Scappucci emporte l’Orchestre de l’Opéra national de Paris avec enthousiasme et ardeur dans cette œuvre verdienne au livret d’Eugène Scribe, mais non sans nuances, en particulier dans la scène finale et en interaction sensible avec les chanteurs sur scène. Angela Meade faisait ses débuts à Paris dans le rôle d’Amélia qu’elle connait bien. Le soir de sa première, la tension était néanmoins palpable et explique sans doute sa prestation privilégiant le volume sonore, au détriment des nuances, et du jeu largement inexistant, un peu à l’ancienne… À ses côtés, le baryton Ludovic Tézier qui avait, pour la représentation précédente, partagé la scène avec la Netrebko dans le rôle de Renato, son époux, était parfaitement à l’aise, en dépit des différences de tempéraments entre les deux sopranos, avec Angela Meade avec laquelle il avait déjà chanté ce rôle il y a quelques années en version concert. Les ornementations et le legato sont superbes, la diction parfaite et la présence scénique affirmée. Dans le rôle du comte Riccardo, le ténor Matthew Polenzani, présent sur toutes les dates de ce Balo in masquera, est très convaincant, sans esbrouffe, bien que capable à la fois d’une projection frappante et de belles nuances, digne dans son jeu dans l’air de sa mort (« Ma se m’é forza perderti »). C’est un rôle exigeant et surtout inhabituellement plus exposé que celui du baryton dans les opéras verdiens.
Mais c’est plutôt du côté des autres voix de solistes que l’on a vraiment éprouvé à la fois du plaisir et de l’enthousiasme. Sara Blanch est une Oscar (le page du conte) pétillante et brillante, avec une agilité vocale tourbillonnante, dans une partition pour soprane plus difficile qu’il n’y paraît, et en outre gracieuse et drôle à souhait dans ses mimiques et déplacements pour ce seul rôle joyeux et juvénile (mais non dénué d’un sens de l’ironie), de l’opéra, qui demande donc une présence scénique très solaire pour donner la saveur particulière de son personnage. À l’inverse, mais avec le même degré d’excellence, la mezzo Elizabeth DeShong campe une Ulrica (la prêtresse), grave et inquiétante. La mezzo-soprano est aussi sombre dans ses graves que puissante, jusqu’au terme de sa trop courte prestation et culminant dans l’air final « Re dell’abisso affrettati ». Enfin, les barytons Christian Rodrigue Mougoungou (issu des chœurs) et Blake Denson chantent avec talent les deux conspirateurs Tom et Samuel.

On ne peut que dire et redire pour Un bal masqué et plus généralement, au fil des opéras de toutes ces dernières saisons parisiennes, combien les chœurs donnent encore une fois satisfaction, préparés cette fois-ci par Alessandro Di Stefano. Même s’il s’agit plutôt d’un opéra d’arias, dès après l’ouverture et tout au long du premier acte, la voie du chœur est essentielle et sert de fil à la montée du drame, qui a commencé par une référence au repos nocturne et onirique de Ricardo (« Posa in pace, a’bei sogni ristora ») à son repos éternel dans cette nuit funeste (« Notte d’orror, notte d’orror »).
Un Bal masqué, de Giuseppe Verdi
Livret : Antonio Somma
Direction musicale : Speranza Scappucci
Mise en scène : Gilbert Deflo
Décors et Costumes : William Orlandi
Chorégraphie : Micha van Hoecke
Chef des chœurs : Alessandro Di Stefano
Avec : Angela Meade, Matthew Polenzani, Ludovic Tézier, Sara Blanch, Elizabeth DeShong, Christian Rodrigue Mougoungou, Blake Denson, Andres Cascante, Ju In Yoon, Se-Jin Hwang
Photos : Benjamin Lirette/OnP
Et l’Orchestre et les Chœurs de l’Opéra national de Paris
Durée : 3 heures (1 entracte compris)
Jusqu’au 26 février 2026
Vu le 11 février 2026
Opéra Bastille
Place de la Bastille
75012 Paris
www.operadeparis.fr

