Carver, c’est le genre de type qu’on pourrait croiser « à certaines heures pâles de la nuit, près d’une machine à sous …alors on boirait un verre en regardant derrière le comptoir … », une vie de galère et un styliste hors pair, zéro déchet ; ses phrases banales titubent sur un point d’interrogation, avant la chute annoncée qui ne vient jamais là où on l’attend, la démerde, le grand n’importe quoi, c’est comme ça, on n’y peut rien. Personne n’a montré le vide des relations conjugales comme lui, il sait de quoi il parle. Dans les années 60 il crevait la dalle à Sacramento avec des petits boulots pour nourrir ses deux gosses. Pas le temps d’écrire un roman, ce sera la nouvelle un genre qui permet de passer en coup de vent, de capter en deux secondes un objet, un fait divers, ne pas s’appesantir, une autre histoire attend. Il se planque dans sa voiture, loin des brailleries de ses mômes pour écrire. Sa notoriété internationale sera tardive.
Adapter Carver à la scène c’est plonger dans une nuit américaine, même le jour est blafard, éclairé de néons minables, de lumières obliques. Olivia Corsini a parfaitement capté « toutes les petites choses qu’il a pu voir » dans une scénographie au cadre rigoureux ; on regarde par le trou de la serrure la symétrie d’un couple autour de la table, des angles droits et des aplats qui glissent à l’horizontale, entre les différents intérieurs tels des aquariums à la Raymond Chandler ; un frigo, une bagnole, un lit, un pan de murs, le théâtre se fabrique à vue avec quatre nouvelles enroulées pour symphonie en mode mineur , notre dame de la grande poisse au terminus des paumés. Une femme quitte son mari sans raison apparente, une autre se transforme en pom pom girls pour compléments alimentaires vitaminés. Une troisième se remémore lors d’une nuit d’insomnie la liste de ses envies. Un pauvre mec se retrouve dans une pauvre cuisine avec une pov’fille qui baisse son slip…
Erwan Daouphars, Fanny Decoust, Nathalie Gautier, Carine Goron, Arno Feffer, Tom Menanteau et Olivia Corsini elle-même (tous excellents !) se fondent avec délicatesse dans le décor, rendant les gestes les plus anodins insolites, étranges fildeféristes suspendus en l’air. Carver est un poète, le roi de de la litote, la métonymie est son royaume. Toute tentative de rapprochement entre ces êtres échoue dans le plus étouffant des silences. Même le final, en forme de pantomime, étire chacun dans la bulle inaccessible de ses divagations. Un seul petit regret : la construction cubiste, qui n’isole pas chaque saynète, affadit certains personnages qu’on aurait aimé voir dans toute leur épaisseur, à peine arrivé, déjà parti.
On aime Carver parce que c’est un type bien, le contraire d’un cynique ; un continuum de vies ordinaires snobé par les livres d’histoire, soudain rendu bouleversant, par la poésie quantique d’Olivia Corsini, allez les voir et lisez-le.

Toutes les petites choses que j’ai pu voir, d’après les nouvelles de Raymond Carver
Mise en scène : Olivia Corsini
Collaboration artistique : Leïla Adham et Serge Nicolaï
Scénographie et costumes : Kristelle Paré
Son : Benoist Bouvot
Chorégraphie Vito Vaglio
Photo : © Christophe Hagnere
Avec Olivia Corsini, Erwan Daouphars, Fanny Decoust, Arno Feffer, Nathalie Gautier, Tom Menanteau
Durée :1h20
Jusqu’au 17 janvier, du mardi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h30, le dimanche à 15h30
Théâtre du Rond-Point
2 bis avenue Franklin D.Roosevelt
75008 Paris
Réservations
01 44 95 98 21
Theatredurondpoint.fr
Tournée :
Du 5 au 16 mai 2026 au théâtre des Célestins à Lyon (69)

