Je n’y connais rien en arts martiaux. Pourtant, sans prendre grand risque sinon celui de me faire raccourcir, il serait fort à parier que ces arts-là, comme d’ailleurs tous les autres arts du vivant, gagent leur réussite dans leur entrée en matière. C’est une question de placement initial : tactique, éthique, artistique. La juste note qui se met à résonner à cet instant-là, dans cette ouverture-là, portera sa garde jusqu’à l’achèvement du combat ou du geste artistique. Celle de Yan Allegret est légère, précise et flottante dans le même mouvement, dessine et nimbe le trait, l’estompe, déjouant ainsi son amorce comme si elle devait se fondre, indistincte, dans la vie qui la précède. Il n’y aura pas de début comme il n’y avait pas de fin au Médée matériau interprété par Valérie Dréville et mis en scène par Vassiliev. Comme le bras de la justice, Solo Arts Martiaux tient dans un parfait équilibre art du présent et art du récit. Il les tient en respect, à tous les sens possibles de l’expression. C’est une lame incisive que de savoir et pouvoir jouer et déjouer la fiction de la représentation. Elle aura bien lieu mais comme un songe quand on ne s’y attendrait plus, ou comme un rêve quand il vient nuitamment honorer les attentes du réel. Yan Allegret construit, à sa manière unique, un théâtre documentaire, un théâtre où inscrire les lignes du passé comme un ring pour le présent, un théâtre de la réminiscence où les événements s’emboîtent et s’enrichissent par la congruence de leur sens. Ce n’est peut-être pas une destinée, mais cela offre dans tous les cas une dramaturgie puissante : par le déroulé de sa propre histoire, c’est la concordance de l’aïkido et du théâtre qui se fait jour, et, au fil des mots, l’émotion grandit de voir s’épouser le sens profond de ces formes que l’on pensait étrangères : qu’il s’agisse de l’invocation des invisibles (les kamis) ou encore d’un texte de Jean Genet « Violence et brutalité », Solo Arts Martiaux agit comme une maïeutique. Le geste qui tranche, radical, qu’il participe du champ artistique ou des arts martiaux, est, sous le regard de ses semblables, la réponse sans compromis de la vie en l’homme à la brutalité du monde.

La beauté entêtante de la proposition de Yan Allegret tient à sa ténuité quand elle pourrait n’être que force, à sa pratique de la parole qui, si elle enseigne, n’est jamais surplombante ni didactique mais partage et ouverte au vent poétique d’une pensée en mouvement, d’une pensée engagée dans le nu du vivant. Dans cette salle haut perchée du Nouveau Gare au Théâtre, il y a un peu du grenier de l’enfance, un espace où le temps semble se suspendre, il y a la délicatesse du souffle et la justesse des silences, jamais solennels, pareils à des bulles d’air qui viendraient éclore à la surface de l’œuvre en train de s’écrire devant nous. Il y a le ballet des gestes rigoureux et le tissage des mots qui sont l’arme des pensées. L’idée se fait limpide, possède la clarté d’un corps présent à son acte. Entre les larmes d’un champion de MMA et le combat farcesque, à la demande du public, d’un Athénien et d’une habitante de Lesbos, Yan Allegret essaime ses points de contact entre ses deux pratiques, théâtre et aïkido, comme des petits cailloux blancs, réalise un théâtre d’ombres portées qui n’est que lumière et reflet. De le suivre ainsi pas à pas, dans la simplicité épurée d’une estampe japonaise, effaçant, retranchant, avançant par ellipse, faisant le vide, arasant le drame, on est gagné par une douce et lumineuse sensation de plénitude. Si ce Solo Arts Martiaux voyage avec évidence dans l’art et la culture japonaise, en émane aussi un indéniable parfum proustien : par la subtilité de ses rapprochements, par la joie lumineuse de ses retrouvailles, par la labilité de ses couches temporelles entrelacées, aériennes, c’est bien la courbure d’un bois qui se révèle inscrivant son immémoriale danse dans l’infime arc d’une existence humaine.

© Marylou Tamagnini

Solo Arts Martiaux, conception de Stéphane Facco et Yan Allegret

Interprétation : Yan Allegret

Assistanat à la mise en scène : Loleh Feraud

Regard extérieur : Yoshi Oïda

Collaboration artistique : Ziza Pillot

Direction d’acteur : Stéphane Facco

Création lumière et régie générale : Philippe Davesne

Assistanat lumière : Aurélius Allegret

Conseillers Arts Martiaux : Manon Soavi & Romaric Rifleu

Photo en tête de l’article : © So Weiter

Durée : 1h20

(Vu en janvier 2025 au Nouveau Gare au Théâtre à Vitry-sur-Seine)

Du 8 au 31 janvier 2026, jeudi et vendredi à 19h, samedi à 16h

Théâtre de Belleville

6 passage Piver,
75011 Paris

Réservations : 01 48 06 72

reservations@theatredebelleville.com