Cela coule de source. Comme un bon vin s’écoulant dans la bouche, nappant le palais puis ruisselant dans la gorge. Malte Schwind avec la même simplicité magique qui siégeait aux Métamorphoses nous invite à sa table d’hôte. Ce qu’il nous sert n’a rien de frelaté ni d’éventé quand bien même ces mots partagés auraient été posés il y a plusieurs centaines d’années. Son théâtre est une fontaine de jouvence où les mots anciens paraissent nés de la dernière pluie. Ceux de Rabelais, mis en bouche pour partie dans le texte (c’est-à-dire en moyen français), sonnent et résonnent avec une incomparable fraicheur. Ce miracle d’éternelle jeunesse et de gourmandise a un nom : celui des actrices et acteurs dont l’incroyable travail et performance rendent léger et aérien, addictif, ce qui pourrait s’avérer bourratif, du fait même de l’étrangeté des langues. Leur jeu à la bonne franquette remet le couvert dans une mise en jeu permanente et virtuose de l’instant du plateau. Faire récit est pour eux comme dresser une table de festin. Les voix sont des flutiaux qui soulèvent et emportent haut les cœurs. Leur art, commerce de bouche qui ne manque pas de corps, est un artisanat, pas moins noble pour autant, bien au contraire. C’est une présence rayonnante, une vibration vermeille, une jubilation extrême. S’ils forcent le trait, ils offrent et montrent dans le même mouvement le pinceau qu’ils tiennent entre leurs mains : l’incarnation ne sera évidemment pas celle d’une figure, mais bien plutôt d’une langue. Leur livrée blanche signe d’ailleurs la page où le texte semble s’écrire sous nos yeux. La truculence de Rabelais rencontre l’incessante facétie de l’acteur, auréolé d’une sainte bêtise : « Saisissons-nous du vif, saisissons-nous de la vie, c’est santé »

Si Malte Schwind reprend avec à propos quelques choix des Métamorphoses (partage de nourriture et boissons), la convivialité est bien plus encore ici celle des livres que l’on amène en pile chancelante sur les tables du plateau, roboratifs et gouteux. Rien plus qu’un peu de moelle déploie une langue-monde, quand Les métamorphoses structuraient le monde en formes mythologiques, retournant à la source d’une pensée-image archaïque. Dans le montage réalisé par Malte Schwind et Émilie Hériteau, émerge à la manière d’un fil rouge une épopée de la parole. Ce à quoi l’on assiste est la formation d’une langue, en gestation continuelle, fruit d’incessantes métamorphoses, se frottant aux dialectes, aux idiomes étrangers, faisant des accents des étincelles, jusqu’à l’aporie de l’incompréhensible, qui est sans doute l’os dont on tire la moelle. Le vivant processus de cette élaboration est encore catalysé par les va-et-vient labiles entre moyen français et français actuel. La langue se fait océan, liquide amiotique infini, en perpétuelle croissance, donnant naissance à de nouveaux mots, livres, histoires. Anachronisme et néologisme comme mode de régénération. Il faut voir comme les acteurs métabolisent ce corps étranger, s’en nourrissant, s’en enivrant, s’en faisant chair, l’agitation des bras, les gesticulations des membres, pareilles à la domestication d’un animal sauvage. L’absolu comique jaillit aux confins des mots et des corps, et l’on n’est pas près d’oublier le dialogue au sommet disputé entre Panurge et l’anglais Thaumaste sans mot dire mais avec force signes. L’élève excède ici le maitre, rappelant combien l’expressivité du geste et du corps dépassera toujours la parole en puissance dans nos accès de fou rire.

Partant à la suite de Pantagruel et son équipage vers d’autres aventures, le spectacle dans sa deuxième partie prend de nouvelles dimensions opératiques, ouvre de nouveaux territoires : les mots font place à l’espace. Et la félicité s’ourle d’une ombre grave drapée d’un flamenco. Des voiles-pages blanches parsèment le plateau nous plongeant dans le bruit et la fureur d’une tempête, comme dans ceux d’une langue. Le temps se fait chaotique, nouveau paysage creusant ses reliefs dans le festin des mots.

Ces trois heures et trente minutes d’un voyage en excellente compagnie nous auront mis en joie de bout en bout. De quelles profondeurs jaillit-elle ? Outre le fait que les écrits de Rabelais conservent toute leur actualité critique et satyrique — on repense ici à la drolatique dissertation de Panurge sur l’organisation du monde sous le régime des dettes et crédits, Rien plus qu’un peu de moelle nous aura emportés et soulevés, réjouis comme rarement, parce qu’il révèle les mots dont nous sommes faits, dont notre cœur surpris et charmé sait se reconnaitre comme avec un parfait contemporain.

Rien plus qu’un peu de moelle, d’après l’œuvre de François Rabelais

Mise en scène : Malte Schwind

Adaptation : Malte Schwind & Émilie Hériteau

Assistanat et dramaturgie : Émilie Hériteau

Jeu : Julie Cardile, Sarah Cosset, Julien Geffroy, Éloïse Guérineau & Mayeul Victor-Pujebet

Scénographie : Margaux Nessi

Costumes : Axelle Terrier

Lumières :Anne-Sophie Mage

Son : Josef Amerveil

Régie générale : Victoire Sébrier

Stagiaires : Louise Bonnemaille, Juliette Galan-Nguyen, Myriam Del Puerto

Photo article : @ Cie En devenir 2

Durée : 3h10 avec entracte

du 14 au24 janvier 2026

du mercredi au samedi à 19h30, sauf samedi 18h

Théâtre L’Echangeur – Bagnolet

59 avenue Général du Gaulle

93170 BAGNOLET

Réservations : 01 43 62 71 20

https://lechangeur.org