La familiarité est un air de famille. Un prénom : une proximité qui ne dit pas son nom. Pedro, que l’on ne présente plus tant l’œuvre du cinéaste star espagnol a infusé dans la culture populaire, est bien le maître des lieux. Un sol rouge et brillant d’une liquidité martienne, un mobilier sommaire et surtout design avec ses deux sièges ballons, l’un en pilou-pilou noir l’autre enluminé d’un patchwork de tapisseries, et, cerise sur le plateau, une enceinte blanche pareillement sphérique. Espace foncièrement psychédélique et définitivement science fictif. Guerre des étoiles ou guerre des sexes : de l’alignement des planètes. Dans ce lieu corseté par sa rigueur minimaliste et expressive à la fois, José Manuel (Douglas Grauwels) et Beatriz (Laure Mathis) font de la parole un dépassement, rompant avec les codes théâtraux classiques. Leurs logorrhées sont des jets de couleurs à la Pollock. Les mots sortent éclaboussant, que l’on dirait presque incontrôlés. Mal dégrossis, ils ne sont pas à prendre à la lettre mais comme une serpe faisant son chemin dans le taillis des malentendus. Ils sont un flux, l’écume d’un invisible et d’un indicible jusqu’à l’éclatement d’un non-dit. Ils strient les murs du silence comme un test de Rorschach. Leur jaillissement comique ou leur tragique tarissement en disent plus long qu’ils n’en disent eux-mêmes. Ils sont le carburant hautement inflammable qui met en orbite ce Pedro. Effet de réel garanti avec cette matière dramaturgique « flottante et mouvante » qui semblerait presque improvisée. Plus encore, cette inextinguible et débordante énonciation, vortex psychique qui menace de tout absorber dans son cyclone, opère comme une mise en piste de la parole en marche. Crescendo et remontada se le disputent dans ce dialogue façon stand-up face public où un couple d’acteurs de télénovela règle ses comptes à la mode téléréalité. La crise est celle d’une époque qui se révèle dans celle du couple en pleine crise de nerfs.

Juliette Navis affuble ses deux acteurs de perruques et de cet accent espagnol que l’on aurait poussé à son comble, comme on triturerait un joujou au risque de le démantibuler. Ce postiche est une armure et un masque dont les deux comédiens jouent avec une maestria certaine. Elle leur est une monture comme Rossinante pour don Quichotte. Ce sonnant pittoresque crée la juste distance pour aller au plus près du plus sensible : le sexe et les rapports de domination induits au sein du couple. Cette espagnolade, si elle emprunte l’air chantant et entêtant de l’accent castillan, prête bien plus à rire encore de notre propre langage : on s’attendait à tout sauf à « remettre l’église au milieu du village » lors d’une navette parlementaire entre clitoris et prostate. Faisant corps avec cet idiome de théâtre, Douglas Grauwels et Laure Mathis prennent littéralement langue pour investiguer les mystères de la sexualité humaine. Sans mauvais jeu de mots, avec Pedro, la forme sans cesse se frotte au fond.

Pedro nous fait rire et nous chauffe comme on frotterait deux silex jusqu’à provoquer l’étincelle : leurs diatribes respectives s’entrechoquent avec la violence de cornes de taureaux, elles explosent de l’effusion des volcans, et ce sont ces coulées de lave, formant un paysage affectif en perpétuelle recomposition, qui nous embarquent dans un imaginaire éminemment intime comme follement cosmique. La poésie de Pedro et de Juliette Navis se tient, fragile, dans ce raccourci qui ose relier, à l’instar d’un Auguste Blanqui, l’infiniment grand à l’infiniment humain, se prenant à rêver de planètes et habitants lointains en miroir de nos révolutions sociétales.

Pedro, mise en scène de Juliette Navis

Avec : Laure Mathis et Douglas Grauwels

Dramaturgie : Nils Haarmann

Collaborateur artistique : Jan Peters

Aide à l’écriture : Aitor Alfonso

Création son : Antoine Richard

Création lumière : Fabrice Ollivier

Scénographie : Arnaud Troalic

Chorégraphie : Romain Guion

Création costume : Pauline Kieffer

Création maquillage/coiffure : Maurine Baldassari

Régie générale : Charlotte Moussié

Photos de l’article : @ Simon Gosselin

Durée : 1h30

Du 9 au 17 décembre 2025 à 20h relâches le samedi 13, dimanche 14 et lundi 15 décembre

La Commune – CDN Aubervilliers

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