C’est la crise chez les Follavoine. Parce que Toto, petit monstre, enfant-roi, est constipé, « n’est pas allé » comme dit madame, le couple explose. C’est toute la merde entre ces deux-là qui remonte dans une loghorée acrimonieuse, une purge explosive dont monsieur Chouilloux, du ministère des armées et tombé là comme cheveux dans la soupe pour négocier des pots de chambres incassables, fera les frais lui aussi. Les pots de chambre se fracassent et les faux-semblants de même. Feydeau n’a pas son pareil pour dénoncer l’hypocrisie d’une bourgeoisie enkystée dans les apparences… Les eaux-sales de madame trimbalées sur le plateau et le désordre de monsieur sont à prendre aussi pour métaphore. Ce couple désaccordé, d’une mauvaise foi absolue qui confine à la bêtise, au bord de la crise de nerf, toujours, n’en finit pas de s’opposer, une opposition farouche que la constipation de Toto ici cristallise salement. Et comme toujours chez Feydeau la tragédie – car tragédie il y a – se pare d’un humour corrosif et violent où les situations les plus folles qu’ils ont eux-mêmes provoquées par leur entêtement enferrent nos personnages dans l’absurde et provoque la catastrophe. Chez Feydeau le rire est subversif. C’est une mécanique implacable, tenue par un sentiment d’urgence, qui met à nu la versatilité des caractères et l’hypocrisie reliant chacun des protagonistes.
Emelyne Bayart met en scène cette purgation de façon classique. Elle ne déborde jamais du texte et des situations, attachée simplement au caractère des personnages qu’elle détoure finement. Mais jamais n’oublie ce qui traverse l’œuvre, une vélocité étourdissante, une dynamique infernale qui entraîne les corps et la parole dans un paroxysme qui semble ne jamais pouvoir s’épuiser. Sa madame Follavoine, Emelyne Bayart elle-même, est une parfaite mégère qui balance son seau, ses reproches et son mari avec une acrimonie et une énergie sans faille. Un fiacre en roue libre. Face à elle Marc Choupart, monsieur Follavoine, ne démérite pas, dépassé par les évènements, impuissant, pleutre devant sa femme et Toto, l’étonnante Corinne Martin, sale gosse parfaitement insupportable. Face à ce trio infernal et cette loghorée aussi nauséabonde que des eaux usées, Manuel Lelièvre, monsieur Chouilloux, malgré lui entraîné dans ce mouvement centripète, est parfait d’ahurissement, d’abrutissement devant ce qui lui tombe dessus et la soudaine révélation inopinée de son cocuage.
L’originalité de la mise en scène ne tient pas à celle-ci mais à ce qu’Emelyne Bayart incruste dans ce vaudeville, usage qui s’est perdu, des couplets chantés. Chansons de la même époque, drolatiques sinon poétiqueS, mais qui n’expriment rien de moins ici que l’inconscient des personnages, leur rapport fumeux au couple et à l’amour (ce qui n’est pas tout à fait la même chose, on en convient). De vraies pépites, chansons de circonstance où le fantasme d’étrangler votre moitié (au mieux) comme votre frustration dans la pratique de « la chose » s’avère un exutoire. Loin de ralentir l’action c’est au contraire une heureuse respiration bienvenue et pour qui aime ce répertoire de la belle époque un plaisir de la (re)découverte. Et le plaisir vient également que ces comédiens sont d’excellents chanteurs. On ne sait si de Emelyne Bayart ou de Madame Follavoine laquelle des deux ressemble davantage à Yvette Guilbert dans ce vaudeville déchaîné. Mais il est certain qu’Emelyne Bayard est une vraie divette. Et c’est dans une bonne humeur, sans bouder ce plaisir, que l’on ressort du théâtre et au vu de notre actualité délétère qu’il est bon de se laisser à rire sans façon.

On purge bébé, de Georges Feydeau
Mise en scène d’Emelyne Bayart
Lumières : Mélaine Danion
Assistant à la mise en scène : Quentin Amiot
Arrangements musicaux : Manuel Peskine
Photo : © Bernard Richebé
Avec : Marc Chouppart, Emelyne Bayart, Manuel Le Lièvre ou Christophe Canard, Corinne Martin, Delphine Lacheteau, Vincent Arfa et Manuel Peskine (au Piano)
Du 31 janvier 2026 au 19 avril 2026 inclus
du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 15h
Du 23 avril 2026 au 31 mai 2026 inclus
du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 15h
Théâtre Hébertot
78bis boulevard des Batignolles
75017 Paris
Réservations : 01 43 87 23 23

