C’est un vent fort, un vent millénaire et apocalyptique, qui cerne la scène encore obscure du Théâtre des Abbesses et qui l’assiègera jusqu’au terme de Nature of a Fall. C’est l’inépuisable souffle d’un monde furieux, érodant sans fin le nerf de la vie, à l’instar de celui qui dévaste Le cheval de Turin, le dernier film de Béla Tarr. La nouvelle création d’Adi Boutrous ne dira mot, mais les maux qui frappent sans discontinuer l’Humanité, et plus particulièrement ceux qu’endurent le peuple palestinien, crieront de vérité dans la langue corporelle qui s’exprime et explose au plateau. Nature of a Fall est l’histoire répétée en boucle de la chute : physique et morale. Gravissement sans fin des hommes, retombant, perpétuellement. Le sommet n’est qu’un déséquilibre qui ne peut que s’écrouler. Face à cette fatalité, l’engagement des six danseurs et danseuses est total, physique, périlleux, montant à l’assaut des hauteurs comme une vigie à son mât. Leur danse est celle de Sisyphe, les uns escaladant les autres avant de s’effondrer et rouler sur le sol impérieux. L’assomption n’est qu’une illusion, n’est que l’envers de la chute. Elle n’est qu’un trompe-l’œil comme ceux qui ornent les plafonds des églises. Et pourtant, dans cette inexorable faillite promise aussi bien par Newton que par la marche chaotique et tragique du monde, la résilience et la résistance nourrissent l’espoir comme la sève qui remonte à chaque printemps.
Adi Boutrous fait de la danse, cet art ô combien vivant, le lieu d’un affleurement, la surface d’un palimpseste : s’il s’agissait, dans sa précédente pièce, Reflections, de faire apparaître les traces de représentations picturales de la Renaissance, avec Nature of a Fall c’est l’horreur contemporaine, les massacres de civils, qui transparaissent de bout en bout. Des amas de corps comme des charniers, des corps volants comme ceux décrits dans les témoignages recueillis par l’écrivaine Samar Yazbek dans son livre Une mémoire de l’anéantissement, des corps en incessante transhumance, vivants et morts, les uns trainant les autres. Des corps catapultes, des corps tremplins, des corps comme rempart, comme boutoir. Des corps déplacés, comme à Gaza. Reconstruction et destruction s’enchainent dans un immuable balancier chorégraphique. Sauf à quelques rares exceptions, Nature of a Fall ne sera que vitesse, accélération, surgissement, disparition, les mouvements recouvrant dans leur accumulation ceux qui précédèrent. On perçoit dans cette temporalité une prise de position éthique, capable de faire signe sans assigner complètement, trouvant sa juste distance dans cette vélocité. La force morale et l’incroyable dignité de ce travail tiennent à ce qu’il évite toute représentation, à ce qu’il laisse, à la charge et à l’entière liberté de conscience de chaque spectateur, faire ce travail de reconnaissance (et ce terme qui est celui utilisé également en médecine légale prend ici un sens absolument déchirant) et assurer ces points de contacts entre spectaculaire et Histoire contemporaine.

A l’instar d’un tableau de maître, la conduite nette et précise des regards des danseurs dans les différentes compositions de groupe participe tout autant d’un dispositif symbolique où le plateau agit en espace de simulacre. Ces visages transparents et pleins comme des miroirs fascinent et creusent encore la puissance émotive qui s’empare de nous, à la manière d’images refoulées qui se mettraient à nous envisager autant comme acteur que spectateur.
Et puis il y aura, emblématique, cette scène éminemment signifiante dans sa complexité même : une femme allongée et immobile au sol, visage impassible tourné vers nous, et ce premier homme qui s’allonge sur elle, sous le regard du groupe, sans violence, puis, roulant à côté d’elle, un deuxième corps le remplace, puis ce sera encore un autre … dans une même vision troublante émergent le calme, la douceur apparente, surlignée par une musique fraiche et romantique, et, par la trajectoire des corps, une scène de viol, comme en surimpression. Nature of a Fall nous fait voir double, nous bouleverse de voir ainsi gésir la beauté dans la barbarie, de voir aussi distinctement l’ambivalence du monde que nous avons façonné. La grâce y est irrémédiablement lestée, entachée, de la barbarie des hommes. Emportés et secoués par ses élans et par ses chutes, Nature of a Fall nous donne à voir, magistralement, entre les corps (ou par les corps) comme on donne à lire entre les lignes.

Nature of a Fall,chorégraphie et création sonore : Adi Boutrous
Avec : Ido Barak, Neshama Bazer, Naomi Ben David, Adi Boutrous, Stav Struz Boutrous, Uri Dicker
Lumières : Ofer Laufer
Dramaturge : Yael Venezia
Costumes : Stav Struz Boutrous
Direction technique et régie son :Asaf Ashkenazy
Photos de l’article : @ Ascaf
Durée : 1h
Du 4 au 7 février 2026 à 20h, samedi à 15h et 20h
Théâtre des Abbesses – Théâtre de la Ville
31, Rue des Abbesses
75018 Paris
Tél : 01 42 74 22 77

