Un lampadaire dans la nuit. La trace serpentine d’une route. Une maisonnette, fenêtre éclairée. La porte s’ouvre, une jeune femme au ventre arrondi, chemise de nuit blanche, fait quelques pas, regarde le ciel noir puis retourne dans la maison. A peine refermée, la porte s’entrebâille à nouveau, et l’étoffe blanche qui, juste à l’instant, dépassait et pendait légèrement entre la porte et le seuil, se retire laissant apparaître un pied nu sur la première marche. Ce pied nu, promesse de jeunesse et de songes d’une nuit d’été, entraine à sa suite le corps fatigué, tassé, d’une vieille femme, avançant à petit pas, cheveux blancs détachés. Mami m’aura cueilli et mis en larmes dès ses premiers instants. Il serait déplacé et absurde d’écrire sous le masque froid et distant du « on » journalistique quand c’est la plus pure subjectivité qui est appelée à opérer chez le spectateur de Mami. Si je pleure à cet instant puis à d’autres, c’est que la puissance des séquences produites par Mario Banushi, dans leur magique alliage de prosaïsme et symbolisme, ouvre à une universalité de schémas anthropologiques où l’histoire vécue de chacun peut venir se fondre comme dans un moule et se solidariser à une commune destinée. Le performatif de cette œuvre est sa mise en partage, la communion qu’il instaure dans la reconnaissance d’un vécu aux immuables principes.

Si, plus spécifiquement, Mami investigue la relation d’un fils à une mère, prise elle-même dans une filiation où les mêmes liens sont tissés de génération en génération, l’ouvrage y travaille autant par le pouvoir des images que par l’invention de nouvelles circulations et architectures temporelles. La déflagration de Mami, son scandale émotif, tient à ses raccourcis, comme celui cité plus haut en exemple, à ses parallèles, mettant à jour une pratique de montage dramaturgique qui aurait plus encore à voir avec le cinéma : fondu enchainé des séquences, splitscreen, flashback, ellipse… Le bouleversement nait de la juxtaposition immédiate et virtuose de ce que le temps vécu dispose aux deux extrémités du vivant : enfance et vieillesse. Les mots bien sûr ont déjà énoncé la ressemblance de ces deux états, leur commune dépendance. Ici, le bannissement des mots et la fluidité d’une vieille bouche suivant la cuillère distraite comme le ferait un bébé revitalise notre intelligence d’une sève éminemment sensible. Changer la couche de sa vieille mère, lui donner la béquée, lui offrir un quartier d’orange, comme elle pouvait le faire elle-même avec son enfant. Le renversement des rôles s’effectue par une simple rotation de l’homme quittant des yeux la vieille femme et voyant sur le chemin arriver sa jeune mère, des oranges dans le panier de ses mains.

La puissance picturale du travail du metteur en scène s’affirme avec évidence. L’étrangeté d’un Jérôme Bosch surgit au détour du chemin. La nudité des interprètes dans certaines scènes de Mami est celle d’un Cranach, leurs corps secs et fermes acquièrent une fascinante et troublante qualité : échappant à toute narration, s’abouchant à notre pure contemplation de l’acte en train de fleurir, ils conjuguent la puissance du signe à celle de son effectuation. Préhistoire et avenir opèrent et s’entrelacent sous nos yeux avec la légèreté d’un acte rêvé. Mario Banushi n’use d’aucun effet spécial, convoque la seule magie du théâtre dans son intensité d’apparition et de présence. L’archaïsme du vieil art résonne et se conjugue avec l’immémorial de notre Humanité : la maternité. Depuis la vibrante splendeur de chacun des tableaux qui animent la performance théâtrale sourd un amour qui justement ne peut se dire, ne peut s’exprimer que dans l’acte même du soin, dans l’acte de nourrir. A l’instar du Miroir de Tarkovski, Mami s’offre à la contemplation comme un singulier et vif portrait de la mère par l’enfant, dont les traits semblent se diffracter à l’infini du vivant. Inoubliable.
Mami, mise en scène et dramaturgie : Mario Banushi
Scénographie, costumes : Sotiris Melanos
Musique, son : Jeph Vanger
Lumière, dramaturge associé : Stephanos Droussiotis
Collaborateurs artistiques : Aimilios Arapoglou, Thanasis Deligiannis
Assistanat à la mise en scène : Theodora Patiti
Collaboration : Marietta Pavlaki, Kostas Chaidos, Sofia Theodorou, Nikoleta Anastasiadou
Photos de l’article : @ Christophe Raynaud de Lage
Durée : 1h10
Du 9 au 16 avril 2026 à 20h sauf lundi
Odéon – Théâtre de l’Europe
Ateliers Berthier
Paris 17e.
Tél : 01 44 85 40 40

