Comme dans une peinture de Giorgio de Chirico, les ombres des deux créatures s’écoulent en flaques noires aussi profondes que des puits tandis que la lumière s’étale au sol, jaune, épaisse, visqueuse. Ce qui attire irrémédiablement, ce qui nous étire, ce sont ces têtes dévissées, tournées vers le fond du plateau, quand les corps sans visage se distordent et font face. Que voient-ils que nous ne saurions voir ? Le couple progresse comme deux corps empêchés, des corps sans tête. Corps esseulés sans regard, cambrés quand celui-ci se perd dans les hauteurs. Les deux danseurs aux nerfs arcboutés sont pareils à des aiguilles trouant la surface du sensible, les coudes saillants en angle comme des éperons excitant la monture du visible. Dès l’ouverture, électrisée par les lancinants violons de György Ligeti, Anne-Sophie Lancelin entaille le corps du réel. Avec cette première poussée de fièvre, où les muscles s’allient à la vision pour nous faire douter de ce que l’on voit, la chorégraphe invite ses danseurs à mettre le pied dans la brèche d’un puissant imaginaire. Ce pied, c’est un pas de côté, des rythmes distincts qui cisaillent et ouvrent à des perceptions inédites, entre chien et loup, où l’humain se fond dans un bestiaire fantastique : Les transparents œuvre à une nouvelle phénoménologie et expérimente l’étrangeté du vivant. Dans ses subtiles inventions, Anne-Sophie Lancelin trouble la surface de l’étant.
Les séquences, auréolées de musiques entrelaçant les époques, s’intriquent comme les feuillets de riches heures vespérales. La scène concentre les détails aussi fins et précis que des enluminures. Les transparents, s’ils nous font advenir un monde jusque-là invisible sauf dans les pages des poètes (on pense notamment à Michaux, Desnos…), résultent paradoxalement d’une écriture des corps aussi nette et pleine qu’une eau-forte, se détachant par la densité théâtrale qui les meut. Ils portent leur poids de chair mais sont en livrée de rêve. Des insectes, chaussettes noires, migrent à l’horizontal, frappant le sol de leurs pattes comme les touches d’un piano, comme on frapperait à la porte de l’inconscient. Un grand oiseau blanc porte le corps frêle d’une femme âgée. Plus tard, une créature chaussée de talons progresse de cour à jardin, tête et buste engloutis dans une longue corole rouge. Et, sur les notes de guitare de Summertime, une tête, appendice d’un corps soulevé par le groupe, est utilisée comme une tête chercheuse, détecteur du métal dont sont faits nos songes. De bout en bout, la poésie de l’étrange tisse somptueusement le fil des temps imaginaires. Et dans ce filet d’ombre et lumière, Les transparents de nous emporter irrésistiblement. Corps et âme.

Les transparents, chorégraphie d’Anne-Sophie Lancelin
Interprétation : Aurélie Berland, Victor Callens, Christine Gérard, Anne-Sophie Lancelin, Carole Quettier
Musiques : György Ligeti, Luzzascho Luzzaschi, Gérard Frisey, Erik Satie, Salvatore Sciarrino, Domenico Scarlatti, Iannis Xennakis, Lucas Fagin, George Crumb, Georg Friedrich Haas, et Santo & Johnny
Création lumière et régie générale : Xavier Carré
Costumes : Catherine Garnier
Photos de l’article : © Isabelle Lévy-Lehmann
Durée : 1h
29 et 30 janvier 2026 à 19h30
Théâtre de la Cité internationale
17, boulevard Jourdan 75014 Paris
Tel : 01 85 53 53 85
https://www.theatredelacite.com
Dans le cadre du Festival Faits d’Hiver

