Le maître de danse Rigadon, ancien coiffeur, dirige son école de danse avec sévérité et avarice. Plus maquereau que professeur il n’a de cesse de « vendre » ses élèves à des impresarios qu’il escroque tout autant. Réduites à la misère les jeunes danseuses n’ont d’autre choix que d’accepter les conditions d’engagement qu’il leur impose. Ce jour l’école accueille une mère désargentée qui n’espère rien d’autre de Rigadon qu’il engage sa fille Rosina espérant les sortir de leur condition. Rosina qui retrouve en ces lieux son soupirant. L’amour du comte Anselmo pour Giuseppina, favorite du maître de danse et dont elle se joue, est l’occasion pour elle d’espérer d’autres lendemains. Amour dont Rigadon espère tirer là-aussi profit. Est attendu Don Fabrizio, un impresario, à qui Rigadon souhaite céder contre argent comptant Félicita qui ne sait pas danser, déteste la danse et ne rêve que de comédie. L’espoir traverse chacune de ne plus être assujettie à ces contrats ignominieux et trouver dans l’amour, et dans le mariage, une émancipation, très loin de cette école. Même la sœur de Rigadon, madame Sciormand, vieille fille, espère trouver l’âme sœur et dans une union espérée une indépendance. Amour, mensonge et trahison rythme cette journée de dupes qui verra Rigadon abandonné de tous et ruiné.
Cette comédie de Goldoni, très peu connue et qui ne fut jouée de son vivant que deux fois, sous la légéreté apparente dénonce la condition précaire et le statut de l’artiste, particulièrement des femmes dont la réussite ou l’échec, l’indépendance aussi, ne peut se faire et défaire que sous le joug du patriarcat. Etrange pièce, féministe avant l’heure, où la liberté des femmes ne viendrait paradoxalement que par le mariage. Les personnages féminins, comme souvent chez Goldoni, sont d’une volonté farouche dans leur désir d’émancipation, aidées aussi et curieusement ici par les hommes qui leur permettent de franchir le pas sans qu’ils en tirent un quelconque profit. Par calcul ou par amour, pour pratiquer leur art et atteindre la réussite ou l’abandonner pour une sécurité matérielle, elles mettent tout en œuvre pour contrer l’emprise et les volontés de Rigadon, le grand perdant dans cette affaire.
La mise en scène de Clément Hervieu-léger, fluide et toujours légère, avec une direction d’acteur au cordeau, l’esprit de troupe lui important en premier lieu, transpose le 18éme au 19éme siècle avec pour référence les peintures d’Edgard Degas sur les danseuses de l’Opéra de Paris. Peintures qui dénonçaient la condition des jeunes ballerines soumises au regard des hommes et objets d’un marché sexuel, souvent vendues par leur mère, maquerelle pour l’occasion et pour leur propre profit également (comme Madame Lucrezia, la mère de Rosina). En témoignait le foyer de la danse de l’Opéra de Paris, ouvert aux abonnés autant par voyeurisme que pour un marchandage éventuel qui pouvait d’une ballerine, un petit-rat faire au pire une simple prostitué, au mieux une courtisane. C’est cet arrière-plan sordide qui est ici sous-jacent dans cette comédie caustique aux mécanismes sociaux et patriarcaux inchangés d’un siècle à l’autre et qui en fait un cela sa relative modernité. Relative car point de salut et d’indépendance pour les femmes hors le mariage donc. dans cette comédie de moeurs. Cela reste malgré tout une comédie virevoltante, aussi légère que la gaze d’un tutu, ou chacune trouve chausson à son pied, au nez et à la barbe de leur maître à danser, Rigadon, interprété par Denis Podalydes aussi odieux qu’épatant, menant tout son monde à la baguette. Nous ne sommes pas prêt d’oublier les entrechats de ses mains, à défaut de ses pieds, encore moins sa démonstration hilarante d’un ballet qui le voit « papillonner ». Ils sont par ailleurs tous impeccables, exellents et crédible s dans la pratique de cet art exigeant que peut être la danse. Florence Villa en vieille fille exaltée est impayable, Clotilde de Bayser de même en mère possessive dont la fille est le seul bien rentable. Pauline Clément, Giuseppina retorse et calculatrice et Claire de la Rüe du Can, volontaire et têtue Félicita, sont toutes deux formidables qui mènent ce bal tambour battant, cette ronde frondeuse d’une jeunesse luttant contre un patriarcat qui les oblige. Ce n’est de Goldoni certes pas la meilleure pièce mais, comme pour l’impresario de Smyrne, cette description de l’envers du décors, fait d’ambitions, de calculs et de misères, est aussi caustique que drôle.

L’Ecole de danse, de Carlo Goldoni
Mise en scène de Clément Hervieu-Léger
Traduction : Françoise Decroisette
Scénographie : Eric Ruf
Costumes : Julie Scobeltzine
Lumière : Bertrand Couderc
Son : Jean-Luc Ristord
Collaboration artistique et chorégraphique : Muriel Zusperreguy
Collaboration artistique : Frédérique Plain
Assistanat à la scénographie : Anaïs Leviel
Asiistanat aux costumes : Kali Thommes
Assistanat à la lumière : Enzo Cescatti
Avec la troupe de la Comédie Française : Eric Génovèse, Denis Podalysès, Florence Vialla, Clotilde de Bayser, Loîc Corbery, Stéphane Varupenne, Noam Morgensztern, , Claire de la Rüe du Can, Pauline Clément, Marie Oppert, Jean Chevalier, Adrien Simon, Léa Lopez, Charlie Fabert
Et les élèves : Diego Andrés, Lila Pelissier, Alessandro Sanna
Pianiste : Philippe Cavagnat
Photo : © Agathe Poupeney
Jusqu’au 3 janvier 2026
Comédie Française
Salle Richelieu
Place Colette
75001 Paris
Réservations : 01 44 58 15 15

