« Mourons pour des idées d’accord, mais de mort lente,
D’accord, mais de mort lente. »

Georges Brassens, Mourir pour des idées, 1972

Mourir pour des idées d’accord, mais de mort lente, mourir pour des idées, c’est bien beau, mais lesquelles ? Après une violente dispute avec sa femme, qui travaille comme caissière alors qu’il est au chômage, Sémione Sémionovitch disparaît un instant. Tout le monde est persuadé qu’il veut se suicider, alors qu’il n’en est rien. Une kyrielle de personnages de la société civile soviétique, du pope au représentant de l’intelligentsia, le presse d’en finir au nom de leur cause, « Tuez-vous, si vous voulez, mais tuez-vous avec une conscience sociale », déclare le commissaire politique. Il va profiter de ce quiproquo pour se transformer en maître chanteur. Sémione Sémionovitch n’a pas l’âme d’un héros, mais la menace du suicide lui donne une contenance, et mieux, une identité, l’envie de vivre n’a jamais été aussi forte ! Il cesse de se réfugier au fond de son lit. La mort le tient debout. Dès lors, tous les fossoyeurs improvisés, coincés dans leur corporatisme vont jouer à la roulette russe morbide et organiser un carnaval funèbre en l’honneur du futur martyr après avoir convié le cadavre potentiel à une parodie de banquet révolutionnaire. Le porte-parole désigné ne l’entend pas de cette oreille : « Quand vous coupez la tête d’un poulet il continue à courir, et moi aussi, je veux vivre même comme un poulet à la tête coupée. Oui, je veux vivre ! ». Le faux suicidaire va-t-il disparaître et de quelle façon ? Le Suicidé n’en finit pas de ressusciter.

Notables, ecclésiastiques, commerçants et minus de tous poils persistent à trouver un sens à leur monde, alors qu’il n’existe pas, tout a été détruit. La pièce de Nicolaï Erdmann a quelque chose d’une farce philosophique, sur fond de satire sociale dont Jean Bellorini a parfaitement saisi les enjeux.

Sa scénographie, un lieu vide avec des éléments escamotables et une coursive, figure d’emblée un radeau à la dérive, un monde déserté où règne la délation. Dans le vide du face à face avec soi, l’appartement communautaire dénué d’intimité exacerbe les terreurs ; une ronde endiablée de marionnettes trottine, court, hâtive, s’empresse, fuit ou s’assoit, se réfugie dans les chiottes, entourée de portes (excellente utilisation de la lumière qui structure l’espace) ; on devine des espaces d’où on ne sait qui peut surgir, un no man’s land mental, des lignes géométriques. Jean Bellorini compose une fresque musicale avec cuivres, percussions et accordéon au plateau, à la manière du cinéma expressionniste des années 1930. Le Suicidé démarre dans le lit conjugal la nuit avec, sur un immense écran, les têtes de Sémione et de son épouse, en noir et blanc, ça chuchote à propos d’une envie de saucisson au foie et de gogol mogol. À ces visages sens dessus dessous, on voit tout de suite que ça ne tourne pas rond

L’acte 2 est une vraie « apothéose » farcesque, parfaitement chorégraphiée. La parodie de la cène biblique dégénère dans la saoulerie générale à la santé des masses, truffée d’invectives contre la Révolution et d’aphorismes, comme « Ce qu’un vivant peut penser, seul un mort peut le dire », ponctuée par les « Quelle heure est-il ? » de Sermione. La direction d’acteurs, impeccable, restitue la puissance visuelle de Nicolaï Erdmann, rien de bavard chez lui, chaque phrase prête à des postures de jeu. On est au plus près d’une mécanique théâtrale qui rend le texte extrêmement moderne sur un rythme de cabaret. Les comédiens, excellents, se sont visiblement régalé à entrer dans le ballet macabre d’une société exsangue qui craque de partout. On se croirait sur le pont du Titanic un certain soir d’avril 1912.

L’acte 3 file la métaphore christique de la mise au tombeau et de la résurrection, François Deblock réussit un véritable tour de force dans le rôle-titre. Sémione se transforme tout au long de son « chemin de croix », du pauvre type qui vit au crochet de sa femme, il se métamorphose en Hamlet des faubourgs dans le désopilant pastiche d’être ou ne pas être avec le « tic-pif » et le « tac-paf » d’un canon de revolver, sur le temps qui sépare midi (heure prévue du suicide), et midi et demi. Ses questionnements, sur la vie et la mort font décoller la pièce vers le tragique noir, on éprouve de la tendresse pour lui, un homme debout, qui n’a plus peur.

L’épilogue glaçant donne le dernier mot à la mort, la vraie, avec l’ultime adieu du rappeur Ivan Petunin fuyant la conscription en se jetant par la fenêtre en 2022 ; comme un écho au message du vrai suicidé de la pièce dont les dernières paroles furent « La vie ne vaut pas d’être vécue ».

Jean Bellorini et sa troupe magnifient de bric et de broc la langue de cet auteur libre penseur qui dit tout avec rien, son rire ravageur, sa vision d’une fourmilière humaine tourbillonnante autour du vide, sa force scénique et dramatique, dans une mise en scène fluide à la simplicité biblique. Ils vont à l’essentiel, la poésie de cet homme, son sens de l’absurde à l’égal d’un Becket.

Le Suicidé, vaudeville soviétique de Nicolaï Erdman, traduction André Markowickz est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs.

Mise en scène : Jean Bellorini

Scénographie : Véronique Chazal, Jean Bellorini

Lumière : Jean Bellorini

Son : Sébastien Trouvé

Costumes : Macha Makeïeff

Avec : François Deblock, Mathieu Delmonté, Clément Durand, Anke Engelsmann, Gérôme Ferchaud, Damoh Ikheteah, Jacques, Hadadjaje, Clara Mayer, Liza Alegria Ndikita,Marc Plas, Antoine Raffali, Matthieu Tune, Damien Zanoly, Tatiane, Frolova

Musiciens : Anthony Caillet, Marion Chiron, Benoit Prisset

Photos : © HL Jparisot

Durée : 2 h 15

Jusqu’au 21 février 2026, les mardi, mercredi, jeudi et vendredi à 20h, samedi à 18h30, dimanche à 15h30

Théâtre Nanterre-Amandiers

7 avenue Pablo-Picasso

92050 Nanterre

Réservation

01 46 14 70 00

www.billetterie.nanterre-amandiers.com

Tournée : Les 5 et 6 mars 2026, Château Rouge, Scène conventionnée d’Annemasse