L’Ange du Foyer (L’angelo del focolare), d’Emma Dante créé en novembre 2025 au Piccolo Teatro de Milan, qui se joue cette semaine au CDN de Normandie-Rouen, n’est ni celui de Marx Ernst (le monstre franquiste exposé récemment à Paris), ni celui de Virginia Woolf (le fantôme de la femme parfaite sacrificielle en chacune de nous qu’il faut tuer dans Les fruits étranges et brillants de l’art), mais c’est également une antiphrase. Il vient se poser en métaphore des victimes de féminicides, un thème que la dramaturge sicilienne n’avait encore jamais abordé frontalement. Cette création vient s’ajouter à de nombreuses autres pièces consacrées ces dernières saisons aux violences intrafamiliales et notamment conjugales qui ont toutes choisi d’intégrer une dimension de théâtre documenté, si ce n’est documentaire. On citera entre autres Affaires familiales d’Emilie Rousset et A la barre de Ronan Chéneau.
Emma Dante a démontré par le passé, en particulier dans Misericordia combien elle parvient à célébrer les femmes dans leur sororité. Une formidable ode à l’amour maternel avec un trio inoubliable autour d’Arturo, surnaturellement interprété par le danseur Simone Zambelli. La misère de la prostitution et de l’autisme n’étaient pas misérabilistes, la violence des situations provoquait à chaque scène une émotion empathique et vibrante, l’apparente vulgarité du langage ou de la gestuelle n’étaient que poésie et légèreté.
Dans L’ange du foyer, les éclats de voix et le dialecte sicilien sont toujours présents, et passées les premières minutes du spectacle, on retrouve bien le théâtre de l’intime construit autour de scène domestiques ancrées dans un réel supposé, de situations cocasses explorant les clichés italiens, allant de l’étalage du linge, les mictions masculines dans des WC posés non loin de la table du salon, la drolatique belle-mère envahissante à demeure s’empiffrant de chocolats, et la flemme de l’ado ne voulant pas sortir de son lit et embarrassé de son corps peu viril qu’il ne s’approprie que recouvert de la robe de bal de sa mère qui lui a coûté sa liberté de femme. L’ajout d’éléments de décors se fait au fur et à mesure de l’action, les comiques de répétition s’enchaînent, les grimaces sont exagérées et quelques danses esquissées. Mais la magie ne prend pas vraiment, sur un thème qui nécessite une infinie délicatesse et un vrai engagement politique. En réalité dès la première scène, une sensation malaisante s’installe. Une femme est inerte au sol, les jambes légèrement écartées, la tête ensanglantée. Féminicide est évidemment le premier mot qui surgit dans l’esprit du spectateur. Mais la femme, cet ange du foyer corvéable à merci, finit par se lever sur les appels répétés de la maisonnée.
Une fois la pièce d’une heure achevée, on est en droit de se demander ce qu’Emma Dante a vraiment voulu démontrer par cette répétition de la scène de féminicide jusqu’à une envolée de l’ange qui est tout sauf poétique et réussie. On croit comprendre que la répétition infinie des scènes de cette violence domestique veut pointer cette terrifiante reproduction jusqu’à la fois de trop, aboutissant presque inévitablement au crime ; qu’elle veut souligner la difficulté intrinsèque de sortir de la violence ancrée dans les foyers par une pseudo tradition culturelle ou familiale ; qu’elle rappelle cette impossibilité pour nombre de femmes de sortir du foyer pour des raisons économiques et maternelles ; qu’elle est enfin celle que vivent chaque heure, minute, seconde les femmes à l’échelle mondiale victimes de crimes à l’intérieur de leur foyer.
Certes les clichés et la caricature disent parfois beaucoup de la vérité et sont rarement plaisants à accepter ou approuver. Mais il ne semble plus trop utile aujourd’hui, et dans l’exigence que l’on est en droit d’attendre pour ce type de théâtre ou d’autrice, de nous les rappeler de manière littérale sans en faire une dénonciation véritablement féconde. Montrer la complicité des deux femmes encourageant le jeune homme à se déguiser en femme n’est-ce pas en outre emprunter une autre voie caricaturale ? La nouvelle génération d’hommes italiens ou d’hommes tout court n’ont-ils comme seule alternative la perpétuation du masculinisme ou la trans ou homosexualité ?
Le tube même de Bang bang (Il m’a tuée / J’ai heurté le sol / Cet affreux bruit / Mon amour m’a tué…) chanté en italien par Dalida semble presque ajouter à l’ambiguïté du propos pseudo réaliste. Et le concerto d’Albinoni sur la scène de violence ultime rejouée ad nauseam à coups de fer à repasser enfonce le (même) clou.
L’énergie et la qualité des comédiens n’est nullement en cause, ni même l’intention de départ louable de l’autrice metteuse en scène. La déception vient sans doute de la capacité habituelle d’Emma Dante à bousculer l’attendu, à poser son regard décalé sur sa société patriarcale, quitte à être provocatrice (comme dans son film Palerme où les deux conductrices n’ont rien à envier aux machos du volant), à se saisir de sujets ou d’angles non explorés (comme dans son Puppo di Zucchero – La Festa dei morti). Même si le théâtre est largement impuissant face à l’hécatombe des violences sexistes et sexuelles, il se doit d’être exemplaire dans leur dénonciation, et dans le regard qu’il propose au spectateur, au risque de paraître assez vain.

L’Ange du Foyer de Emma Dante
Mise en scène : Emma Dante
Scénographie et costumes : Emma Dante
Lumières : Christian Zucaro
Surtitres : Franco Vena
technicien en tournée : Sandra Ghetti
Photo : © Masiar Pasquali
Avec : David Leone, Giuditta Perriera, Ivano Picciallo, Leonarda Saffi
Jusqu’au 24 janvier 2026(18h, 19h ou 20h selon le jour)
Durée : 1h
En italien et dialecte des Pouilles (surtitré en français)
CDN de Normandie-Rouen (Théâtre des deux rives)
48 rue Louis Ricard
76000 Rouen
Réservations : 02 35 70 22 82
www.cdn-normandierouen.fr/

