Homère Kebab est un monologue écrit et mis en scène par Benoît Lepecq et présentant Rida, un jeune Algérien à Calais, attendant un potentiel départ pour Londres. Il entre chez Homère, un marchand de Kebab, et lui raconte comment et pourquoi il est là, à Calais, ce qui l’a poussé à quitter l’Algérie, une suite d’évènements surprenants par leur simplicité et leur violence, complètements inattendus par lui, Rida, menant une joyeuse carrière de footballeur, qui refusait toutefois de se plier à certaines règles religieuses inattendues. Rida passe du tout au rien, juste aujourd’hui quelques vêtements dans un sac en plastique, son T-shirt de footballeur sur les épaules, lui l’avant-centre de l’équipe des Fennecs. Il ne sait pas s’il va pouvoir traverser la Manche, il est perdu, noyé dans une violente surprise, passant du tout au rien. Applaudi un jour, chassé le lendemain. Alors il parle à cet homme, là devant lui, il lui dit sa colère, sa peur, son anéantissement, son espoir de pouvoir traverser la frontière, fuir.
On pourrait imaginer là un spectacle ordinaire, se dire qu’on a dû le voir déjà, et qu’on le reverra, encore et encore. C’est un peu plus complexe sur cette scène nue, avec seulement une chaise peut-être et des jeux de lumière, si discrets et efficaces qu’ils agissent parfaitement et qu’on ne les perçoit quasiment pas. Oui, Rida veut discuter avec le patron du restaurant qui lui prépare son kebab, il se sent en confiance, là il n’a pas peur et a besoin d’extraire de lui cette surprise, cette colère. Oui. Et c’est si fort qu’Ulysse, le vrai, prend la place du footballeur, ou l’inverse, allez savoir.
Rida-Ulysse ne comprend pas ce qui lui arrive, il est dépassé et essaie de comprendre. Il parle, parle, ne sait pas s’il doit faire confiance à cet homme, Homère, restaurateur grec lui aussi paumé dans cette zone de fret immense et froide. Il raconte le prince footballeur qu’il était, la gloire, la joie, la facilité. Puis cette condamnation obligatoire, puisqu’il ne voyait pas dieu partout, et encore moins dans son ballon de foot. Rida nous emporte, nous donne l’impression d’être dans le même restau, dissimulés et surpris nous aussi.
Homère Kebab n’est pas pour autant d’une noirceur absolue, Rida nous fait rire, paraît déborder de vie malgré tout. Mais il ne comprend pas. Et veut qu’on le comprenne. Comment un telle haine peut débarquer, comment une famille peut s’effondrer, une victoire fondre à cause d’une image, d’une potentialité discutable, d’une fable millénaire ? Dieu qui nous forcerait d’avancer à genoux, en chantant sa gloire et sa force. Rida est annihilé et tente de comprendre. Il raconte, ne juge pas pour autant. Il essaie de nous faire revoir sa simplicité, il n’est pas un criminel, il n’a rien volé, n’a tué personne. Il n’a pas obéi, simplement. Pas de haine de son côté, une incompréhension gigantesque. Ce texte, avec la simplicité même de son titre, tente de nous faire réfléchir sur tout ce qui pousse, se développe, au nom de Dieu. Comment ce qu’il voudrait justement, ce Dieu, peut parfois disparaître, fondre, glisser vers un aucun sens surprenant. Homère Kebab raconte la surprise, la simplicité grise de cette aventure menaçante. Comment l’Occident se ferme, fond, s’éparpille. Rien de politique là-dedans, Rida, cet homme paumé, dépassé, transforme sans le vouloir son aventure en un conte dépassé par sa sécheresse, son évidence. Rida se tartine de mythe, de désespoir, hier n’existe plus mais demain, qui sait ? Rien de larmoyant, juste du vrai. Ici ou là de petites choses en trop, de mini répétitions heureuses de pouvoir s’étendre sur scène et ne résistant pas. Melki Izzouzi mêle parfaitement les emmerdes et l’espoir, avant-hier et après-demain. On ressort d’Homère Kebab avec l’envie de mieux regarder autour de soi, plus justement. En tentant de mieux imaginer la vie autour de nous, autour des autres.
Homère Kebab,écrit et mis en scène par Benoît Lepecq
Lumière et son : Jean-Charles Levesque
Collaboration artistique : Corinne François-Denève
Avec : Melki Izzouzi
© Photos Emmanuel de Saint Leger

Tous les mercredis, du 7 janvier au 11 mars 2026 à 19h
Durée du spectacle : 1h15 minutes
Théâtre La Flèche
77 rue de Charonne
75011 Paris
Réservation : 01 40 09 70 40
www.theatrelafleche.fr

