Hamlet n’en finit pas de hanter les metteurs en scène, les comédiens, les programmateurs et les spectateurs. Après, en cette même saison parisienne, Serebrennikov et von Hove, Johan Simons s’ajoute à la longue liste de leurs prédécesseurs en proposant sa vision au public des Amandiers. Un Hamlet dépouillé. Mis à nu, ramené à sa fragilité première, à sa place ou non place, au théâtre (on y revient infra) et dans cette famille dysfonctionnelle, composée de parents pervers appartenant à un royaume toxique. Oui, tout est indéfectiblement pourri au Royaume du Danemark transféré à Nanterre, à commencer par les relations humaines. On n’a rarement abordé aussi finement la psyché du héros que dans cette production d’Hamlet. On n’a jamais aussi bien parlé non plus de la relation entre l’acteur et le spectateur à travers une forme dramaturgique du transfert analytique !

La réussite tient largement à l’attribution du rôle-titre à la comédienne Sandra Hüller que le public français connaît mieux depuis Anatomie d’une chute de Justine Triet. Et c’est comme une évidence. Pas un instant, on se demande pourquoi le metteur en scène néerlandais a choisi une femme pour ce rôle. En tout état de cause, ce n’est pas novateur, puisqu’entre autres la grande Sarah (Bernhardt) s’y était confrontée. Mais surtout, parce que l’on conçoit mieux que jamais que cela n’a strictement aucune importance. Ce qui est derrière ce personnage dépasse le sexe ou le genre. Il n’est question que d’être. L’existence d’un être humain parmi ses frères humains, qui s’éloignent pourtant tant de leur nature humaine. Si l’on ne voulait pas faire de sexisme inversé ou être accusée d’une forme de misandrie, on dirait même qu’une femme est bien mieux à même de s’emparer de la sensibilité de ce personnage, de ses errances et ses impérities dans un monde qu’il ne peut comprendre. Le fou n’est pas Hamlet, mais le monde qui l’entoure. Hamlet n’est au contraire que lucidité. La clairvoyance ne rend pas fou, ainsi que le dicton aime à le dire, mais désorienté, inapte à trouver une place. Ce n’est pas à un crane que Sandra Hüller s’adresse dans la célèbre réplique (To be or not to be), mais à son oncle devenu beau-père, c’est lui qui est l’élément révélateur de la crise existentielle. Le Hamletde Simons/Hüller est manipulé, pris en sandwich (ainsi que le montre bien la mise en scène dans un passage corporellement illustratif) entre sa mère et son beau-père, mais également entre ces derniers et la voix de son père réclamant vengeance, laquelle n’est peut-être que celle de son inconscient exprimant son désir propre.

Hamlet « est seul » comme le répète un personnage (d’abord indéfini et qui s’avère être l’un des fossoyeur) ad nauseam. On comprend que cette nouvelle vision dramaturgique rattache cette solitude à l’enfance, à une blessure d’abandon. Et comme tout être délaissé enfant, il devient puéril au moindre signe encourageant qu’il prend pour de l’affection, n’hésitant pas à se réfugier dans le giron de sa mère ou à lui mposer une séance de chatouilles, et à se rapetisser pour saisir la main de ses parents. Ceci dit, les fossoyeurs, tout comme les ambassadeurs ne se montrent pas tellement plus matures. Face à la réalité toujours plus accablante, le Prince du Danemark ne semble plus croire que la vérité puisse surgir, le mensonge s’éloigner, les manipulations cesser. Hamlet est seul, de plus en plus seul, car il créé aussi le vide autour de lui. Et c’est ce que la comédienne allemande transmet d’essentiel aux spectateurs jusqu’au paroxysme à un moment inattendu du spectacle. Mais pourquoi sont-ils partis si vite ces spectateurs du soir de première, sous prétexte qu’une indication visuelle les informait du temps de l’entracte ? Pourquoi n’ont-ils pas attendu ne serait-ce que par politesse la sortie de tous les acteurs du plateau pour allumer leur portable, reprendre leurs conversations avec leurs voisins, sortir fumer ou boire après s’être vaguement aperçu que quelque chose se passe (« elle va rester immobile tout l’entracte » ?) ? Sandra/Hamlet avait fait le vide autour d’elle, elle était là immobile, totalement à nu. Un quart d’heure ou plus, suspendu. Une clef pour comprendre le spectacle ou la nouvelle lecture du héros shakespearien. Une preuve, s’il en fallait, confirmant le statut d’une comédienne hors norme. Et les quelque uns que nous étions à être restés assis, ou debout comme ce vieux Monsieur, qui a eu la sagesse et le courage de l’applaudir, époustouflé qu’il était, tandis que d’autres n’osaient bouger et d’autres encore se sentant sans doute un peu voyeurs, dans la tentative de voler un cliché à la dérobée de ce seul en scène d’exception, les quelque uns donc avons vu cette solitude, celle d’Hamlet comme de l’artiste face à la vulgarité du monde.

Alors le reste a peu d’importance. Notamment celui d’avoir choisi d’intégrer quelques passages du texte d’Heiner Müller (Hamlet-Machine) dans le texte de Shakespeare lui-même tronqué et (faussement) recentré sur le personnage principal. Les emprunts à la brève pièce du dramaturge est-allemand ancrent peut-être mieux le texte dans sa traduction allemande.

Mais ce serait faire injure aux autres comédiens de ne pas dire qu’ils sont excellents (en particulier l’incroyable Gina Haller jouant une Ophélie si novatrice), même si malgré eux, ils sont plus que jamais des rôles secondaires. Ce serait dommage de ne pas parler de la scénographie en noir et blanc (pas de zone grise possible dans ce monde sans compromis), épurée comme l’on dit, même si le décor n’est pas à la portée de toutes les compagnies ou scènes de théâtre, avec son fond creusé comme une piscine pour enfants, ses boules de bowling, la plaque cuivrée et l’astre (solaire ou lunaire). Enfin, l’on doit évoquer la création sonore très élaborée, qui a déjà commencé quand le public s’installe et qui créé un climat de tension, imperceptible pour beaucoup, qui tranche avec l’apparente décontraction des comédiens s’installant au premier rang et sur le bord du plateau, à grand renfort d’embrassades.

Er est allein, er est allein, er est allein. Pas si sûr…

Hamlet de Shakespeare et Müller

Adaptation : Jeroen Versteele 

Mise en scène : Johan Simons

Costumes et scénographie :  Johannes Schütz

Musique : Mieko Suzuk  

Assistant musique et conception sonore :  Lukas Tobiassen

Directeur du son : Will-Jan Pielage

Lumières :   Bernd Felder

Dramaturgie : Jeroen Versteele

Assistante dramaturgie : Felicitas Arnold

Traduction : Angela Schanelec et Jürgen Gosch et Jean Jourdheui pour Hamlet-Machine

photo : © JU- Bochum

Avec: Sandra Hüller, Stefan Hunstein, Mercy Dorcas Otieno, Bernd Rademacher, Dominik Dos-Reis, Gina Haller, Konstantin Bühler, Victor Ljdens, Alexandre Wertmann, Jing Xiang, Ann Göbel

Et : Lukas Tobiassen (musicien)

En allemand, surtitré en français

Vu le 12 mars 2026

Jusqu’au 15 mars 2026

Durée : 2h30 (avec un entracte)

Théâtre de Nanterre-Amandiers

7 avenue Pablo Picasso

92000 Nanterre

Réservation : www.nanterre-amandiers.com