De la théorie à la pratique. C’est ce que de prime abord on avait paresseusement projeté avant de découvrir la performance d’Hélène Rocheteau inspirée de l’essai d’Hélène Frappat, Le gaslighting ou l’art de faire taire les femmes. C’est dire comme on est à court d’imagination, et comme l’on peut facilement préjuger. C’est dire aussi combien la chorégraphe sait encore nous surprendre après nous avoir précédemment saisi avec son éminemment sensible et singulier Fuglane, inspiré, lui, d’un roman de Terje Vesaas. Non, Gaslight n’est pas un exposé ni ne saurait se réduire à l’expérimentation exemplaire d’une théorie, aussi indispensable et pertinente soit elle, mais s’affirme comme une œuvre entière, fière, brillante, acérée, une œuvre dense comme une pointe de diamant, concaténant en quelques soixante minutes les multiples expressions que peut emprunter le gaslighting, cet ensemble de techniques et stratégies du patriarcat visant à disqualifier la voix des femmes. Á travers les paroles d’une quarantaine de femmes, actrices, chanteuses, rabine, femmes politiques, intellectuelles, Gaslight restitue in situ le lieu de l’offense et de la contrainte et renvoie l’injure dans les cordes… vocales. Le montage brut de ces voix exhibe, tel un documentaire sans voix-off, la brutalité de cette sourde (mais pas toujours) violence les intimant au silence, de cette soumission forcée à la voix de son maître.  

Une tribune tendue de noir, comme le velours d’un diamantaire, occupe l’avant-scène. Une femme s’avance, vêtue elle-même de noir, prend position, mains plaquées sur la table. Rompant le silence qui avait précédé, sondant la salle, elle évalue :« C’est intéressant comme question… ». Entrée en matière incidente. Helene Rocheteau énonce comme elle pose, l’un après l’autre, divers objets cristallins sur la table : avec netteté et précision. L’arête des mots, le tranchant de la voix (nous y voilà). A part égal, les gestes et la voix, les mots et les actes. Aucune illustration mais un tissage intime, poétique, tramé dans le décalage même de ces fils hétérogènes et déliés.

La force de la proposition tient à son absence de commentaire agissant paradoxalement comme la mise en exergue d’un invariant. De l’une à l’autre, il n’y a pas de coq à l’âne parce qu’une même force de résistance habite chacune de ces prises de parole, celle qui vibre dans la tessiture vocale de son interprète. Et pour autant il y a bien discontinuité par ce qui les distingue les unes des autres, et c’est le tour de magie de la performeuse que de les accoler et ajuster aussi finement que dans une marqueterie. Dans cette envoutante modulation, dans cet arpège déployé par une concertiste virtuose, Hélène Rocheteau se fait porte-voix. Elle est l’âme de l’instrument (ce dispositif) qu’elle a conçu, entrant en résonnance avec l’histoire des voix féminines. Elle est le vase communicant, à l’instar de ce lustre de verre qui prolongera sa bouche dans une saisissante image. Prises séparément, on n’entendrait probablement pas la petite musique qui oblige, comme une mise au pas, ces voix diverses ; l’accumulation opère comme un filtre acoustique nous permettant d’entendre l’inaudible, ce qui fait système.

La déconstruction sous forme de juxtaposition apparait plastiquement comme une recomposition à la manière d’une compression de César. Passant sans transition d’une voix à l’autre, leur offrant à chacune leur singularité, leur minute d’attention, s’en faisant l’écrin, Hélène Rocheteau taille avec précision les différentes facettes de son diamant. Verres à pied, coupe, lampe, carafe, surgissent et composent un paysage intérieur, l’agrégation d’objets cristallin sur la tribune évoquant autant la ménagerie de verre (on pense ici à la pièce de Tennessee Williams, symbole d’enfermement psychique) que le lieu commun associant le cristal à la voix féminine, à sa fragilité supposée, à ses éclats attendus. Pour autant, Gaslight ne saurait se réduire à ces potentiels signifiants et déborde de son cadre théorique, se fait œuvre plastique, rituel sorcier : osons le mot : exorcisme social. Hélène Rocheteau n’est-elle pas parlée par ces mille et une voix refoulées ?

Au magistral jeu d’organiste vocal répond le travail des corps par la lumière. Les projecteurs (essentiellement disposés au sol et latéraux) sondent les transparences cristallines ou les opacifient au gré de leurs intensités ou encore les colorent comme autant de gemmes vertes, violettes. A certains instants le corps de la performeuse mordu par ces rayons obliques s’ourle sublimement lui aussi de cette translucidité, participant à la geste métamorphique de son effigie. La netteté des découpes, la beauté sidérante des figures qui advienne, tout cela nous transporte dans un univers de peinture classique hollandaise, nature morte mais plus encore scènes de la vie quotidienne d’un personnage féminin en son foyer domestique comme chez Vermeer. Etole de fourrure, robe à paillettes dorées, couronne tribale, rouge à lèvre, Hélène Rocheteau passe, souveraine, d’un attribut à l’autre, et fascine, et décille, jouant sur plusieurs tableaux, le poétique et l’archaïque se doublant d’une profondeur politique. On est conquis, on est acquis.

@ Olivier Normand

Gaslight, conception et interprétation : Hélène Rocheteau

Collaboration artistique et dramaturgique : Olivier Normand

Scénographie : Hélène Rocheteau

Création costumes : Linda Bocquel

Création lumières : Gweltaz Chauviré

création sonore : Hélène Rocheteau et Jean-Baptiste Geoffroy

Photo de l’en-tête de l’article: @ Gweltaz Chauviré,

Durée : 1h

Les 19 et 20 janvier 2025 à 20h

Théatre de l’étoile du nord

16 Rue Georgette Agutte, Paris 18e

Tél : 01.42.26.47.47

https://www.etoiledunord-theatre.com