Pierre Guillois signe une farce rurale et écologique – ce qui n’est pas toujours incompatible – douce-amère et, oui, d’une véritable tendresse pour un monde paysan en pleine crise. Dans cette ferme en périphérie de la ville, où les pitbulls ont remplacé les loups, un père endeuillé par le suicide de son fils cadet complexé par son micropénis, la faute aux engrais utilisés, intente un procès au groupe chimique responsable de cette tragédie. A toute tragédie, son chœur. Témoins de toute cette affaire, les moutons. Bavards, cancaniers, jamais d’accord, un tantinet philosophes aussi, commentent la situation à l’aune de leur condition ovine entre deux bouchées de foin et de chasses aux volailles honnies. Il y a le fils ainé, aussi, n’ayant de cesse de vérifier le bon fonctionnement et surtout la taille de son chibre, réticent au procès à venir et rêvant d’un avenir loin des terres paternelles. Un jeune stagiaire, beur de la cité voisine, au grand émoi de la bergerie qui ne craint rien de moins que l’Aïd. Djamel, de son prénom, qui découvre la terre, un sens à sa vie, apprivoise le père, honteux au final d’avoir voté Marine. Et puis il y la mère, enfermée dans sa douleur et dans sa chambre, dialoguant avec le mort, lequel est bien là qui flotte, harnaché à une grue, au-dessus de la ferme et regarde, circonspect, tout ça, ce rififi dans le Landerneau.  

Pierre Guillois surprend pour qui attendait de lui encore une farce avec son plein de grotesque et d’outrance relative. Rien de cela ici où la réflexion sur un monde paysan en plein désarroi, en pleine crise n’est nullement écrit ni mis en scène avec de gros sabots mais au contraire avec une certaine finesse où même les clichés, il y en a et volontairement labourés, sont paradoxalement exposés et dynamités pour dénoncer une vérité factuelle. Mais aux moutons franchement stupides (pour ne pas dire cons) la farce, aux humains désespérément humains la tragédie. Et ce mouvement de balancier, d’une scène à l’autre, trouve naturellement un point d’équilibre et désamorce tout didactisme ou moralisme qui ne sont pas, on connait l’auteur, le genre de la maison. C’est toute la force de cette pièce de jouer avec les nerfs des spectateurs qui hoquètent sèchement entre le rire franc et l’émotion brute. A l’encontre du père qui clôture avec force – et nu – son champ, Pierre Guillois détoure avec une légéreté feinte son récit et sa mise en scène qui ne s’enfoncent jamais dans la démonstration outrancière absolue, dans laquelle il exelle, mais parie aussi sur l’allusif. Certes on rit de situations cocasses, inattendues, voire olé-olé, toujours les moutons, mais derrière ce rire pointe une vérité humaine, une condition paysanne contradictoire et plutôt âpre. Pas de nostalgie d’un monde en voie de disparition, ou de mutation, mais une question sincère et sensible sur le coût humain de la modernité. Et puis il y a les comédiens, formidables, tous, justes toujours, qui jubilent visiblement d’avoir les pieds, ou les sabots, dans ce fumier existentiel. Qu’ils soient moutons déglingués aux interrogations proches de l’absurde – on songe à la bande dessinée le Baron noir de René Pétillon et Yves Got – ou protagonistes de ce drame paysan, qu’ils gueulent, pleurent ou qu’ils bêlent, ils sont troublants de vérité. Foutue bergerie, foutu monde oui !

Foutue bergerie, texte et mise en scène de Pierre Guillois

Avec : Christiana Réali, Marc Bodnar, Anna Fournier, Mathilde Le Borgne, Simon Jacquard, Kevin Perrot, Yanis Chikhaoui

Assistant à la mise en scène : Lorraine Kerlo Aurègan

Costumes : Axel Aust, assisté de Camille Pénager

Lumières : Jérémie Papin

Création sonore : Loïc Le Cadre

Arrangement musical : Grégoire Letouvet

Confection du cadavre de mouton : Judith Dubois

Coordination d’intimité : Stéphanie Chêne

Direction technique : Colin Plancher

Assistanat à la direction technique : Emile Poitaux et Eve Esquenet

Photos : © Martin Argyroglo

Jusqu’au 22 mars 2026

Du mardi au vendredi à 20h30 ? samedi à 19h30, dimanche à 15h

Durée 1h45

A partir de 16 ans

Théâtre du Rond-Point

2bis avenue Franklin D. Roosevelt

75008 Paris

Réservation : 01 44 95 98 21

www.theatredurondpoint.fr

Tournée :

9/10 avril 2026, Les Quinconces, Le Mans

7 octobre 2026, Théâtre Escher, Escht sur Alzette

15/16 octobre 2026, Maison de la Culture, Bourges

28/29 octobre 2026, Equilibre-Nuithonnie, Villars-sur-Glâne

5/6 novembre 2026, MC2, scène nationale / Grenoble

1/2 décembre 2026, Château Rouge, scène conventionnée, Annemasse