Les comédiens ont le look des quartiers- survêtements et docs Martens- où s’affrontent les groupes de Hip Hop pour des battles de rue. Changement de décor, drapés de parures baroques, longues vestes en fourrure, cotes de maille argentée, tuniques, armures et blasons, nous voilà plongés dans l’univers médiéval des légendes arthuriennes. Les costumes sont les décors, robe blanche de reine diaphane, drapés rouges et ors de la cour de France orgueilleuse et ripailleuse (les froggys en prennent pour leur grade), tuniques sombres, chemises de nuit, écuyer médiéval vêtu de lin et de laine. Les couleurs définissent le lieu. Sur le plateau à la scénographie  simple et monumentale, les hauteurs éclairent les relations de pouvoir et de domination, les châssis ferment l’espace puis s’ouvrent sur une lande brumeuse et blafarde. Dans l’horizon lointain, régulièrement envahi de fumée, l’espace de jeu des batailles semble réduit à cet étroit paysage clairsemé de touffes d’herbe desséchées. Un désert aride comme l’âpreté des combats parfaitement chorégraphiés.

A la manière d’un plateau de cinéma, la technique est à vue, le « champ » et le « hors champ », costumes posés à même les chaises ou carrément sortis d’un sac poubelle. On est autant dans le monde celtique archaïque que dans une saga tarantinesque pour ce récit d’apprentissage doublé d’amour courtois sur fond de guerre de cent ans.

Sur le champ de bataille de Crécy à Poitiers puis Calais, Edouard le monarque anglais affronte Jean De France.  Avant cela, il tombe raide dingue de la comtesse de Salisbury, emprisonnée par le roi d’Ecosse, et lui livre une cour assidue, Arlequin saisi par l’amour puis chef de guerre. Délivrer une princesse enfermée dans sa tour est un poncif des romans de chevalerie mais ici le code d’honneur est détourné, on se croirait dans Sacré Graal, même le ménestrel (délicieux Laurent Barbot) censé chanté les louanges de la belle se moque d’Edouard. La direction d’acteurs de Cedric Gourmelon regorge ainsi de bonnes idées, de grâce épique avec trois bouts de ficelle. Vincent Guédon, dans le rôle-titre fascine par sa vulnérabilité, son trouble, la précision et la vérité de son jeu hors de tout sentier battu. En moins de trois heures, le jeune roi perd sa fougue juvénile, se métamorphose en homme de pouvoir, en père qui initie son fils Edouard Plantagenêt au dur métier de monarque. Le prince noir (fougueux Zakary Bairi) apprend à ses côtés à mourir : « Ah quelle imbécile tu as fait de la vie/qui court après ce qu’elle craint ! et comme tu as démystifié/ l’impériale victoire de la mort assassine/…Vivre ou mourir, cela m’est indifférent. »

La traduction de Jean Michel Déprats et Jean Pierre Vincent restitue la richesse simple de la langue shakespearienne, hyperréaliste et fantasmagorique, son lyrisme sensible et sa profondeur méditative, y compris dans ce texte de jeunesse, adapté pour la première fois. La troupe le dévore à pleine goulée, sans micro, dans une adresse au présent, on entend tout jusqu’à la moindre virgule, quel bonheur rare !   

L’Edouard III de Cedric Gourmelon est captivant et ludique. Il est forcément périlleux de supposer à quoi ressemblait sa représentation lors de sa création… Peut-être ressemblait-elle un peu à celle-ci, modeste dans ses moyens, respectueuse du texte sans en être prisonnière, épique dans ses effets, espiègle et populaire.

Édouard III, Texte William Shakespeare

Traduction Jean-Michel Déprats, Jean-Pierre Vincent
Mise en scène de Cédric Gourmelon

Assistant à la mise en scène : Louis Berthélémy
Collaboration à la dramaturgie: Lucas Samain
Scénographie : Mathieu Lorry-Dupuy
Son : Julien Lamorille
Lumières : Marie-Christine Soma
Costumes : Sabine Siegwalt
Travail sur le corps : Isabelle Kürzi
Coach: vocal François Gardeil

photo : © Simon Gosselin

Avec : Zakary Bairi, Laurent Barbot, Jessim Belfar, Vladislav Botnaru, Guillaume Cantillon, Victor Hugo Dos Santos Pereira, Vincent Guédon, Manon Guilluy, Fanny Kervarec, Christophe Ratandra

Jusqu’au 22 février  2026

du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h

Théâtre de la Tempête

Cartoucherie de Vincennes

route du Champ-de Manœuvre

Paris 75012

Réservation : 01 43 28 36 36

www.la-tempête.fr